L'Ordre des Chevaliers Divins

L'Ordre des Chevaliers Divins regroupe nombre de soldats plus ou moins expérimentés mais se battant pour une cause juste, Dieu.
 
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 Amour aveugle

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SquallDiVeneta
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MessageSujet: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 5:31

Une longue première partie de l'histoire de Karl après sa libération de Fort Sarrack par Stuart de York et Patrick, entamé il y a des mois avec l'accord de nano. J'ai abattu une bonne partie de ce qu'il me fallait et post ça. Si ça te convient pas nano, je suis près à modifier ce qu'il faut.


Karl Skapty flottait. Tout du moins, c’était son impression. C’était une sensation familière, bien que terriblement lointaine. Dans son esprit embrouillé, il se remémorait des jours paisibles, lorsqu’il était plus jeune, insouciant et innocent. Il était de nouveau un adolescent d’une quinzaine d’années qui, profitant des quelques jours d’été véritablement chauds au Royaume du Danemark, se jetait dans un lac près du monastère où il vivait. Là, il aimait se détendre et laisser son corps flotter à la surface de l’eau, fixant le ciel, le soleil le réchauffant dans la tiédeur du lac. Sa vie était paisible, bien que régulée par le quotidien stricte du monastère où il avait été recueilli. Il avait beau se plaindre et parfois se rebeller contre les limites que lui imposaient les moines, il savait au fond qu’il menait une existence bien plus confortable que la moyenne et il leur en était reconnaissant.
Recueilli par les moines dans les cendres de son village, Karl n’avait jamais connu sa famille ; il était trop jeune à l’époque pour en garder le moindre souvenir. Une rage effroyable était née en lui au fil des ans, un sentiment d’impuissance et de colère, tous deux mélangés pour former cette chose qui semblait le broyer de l’intérieur lorsqu’il la laissait le submerger. Dans ces instants, il était alors pris de soudaines sautes d’humeurs, s’en prenant parfois violement à son entourage. Lorsque cela se produisait, il avait appris à se contrôler et pour cela, il s’élançait à l’extérieur, qu’il fasse jour, qu’il fasse nuit, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, il courait, il se jetait à corps perdu dans sa course jusqu’à l’épuisement complet, pour revenir au monastère complètement épuisé. Sinon, lorsque la chaleur le lui permettait, il faisait comme aujourd’hui, il se baignait dans le lac, laissant la quiétude chasser peu à peu sa colère. Là, elle se muait parfois en mélancolie, une tristesse honteuse qu’il était heureux de ne partager avec personne.

Il aurait voulu ne serait-ce pouvoir se rappeler du visage de son père et de sa mère. Avaient-ils été des parents aimants ? Avaient-ils d’autres enfants ? Karl avait-il eu des frères ou des sœurs ? Tant de questions qui resteraient à tout jamais sans réponses, les moines l’ayant recueilli ne s’étant jamais mêlés à la population du village où Karl était né. La seule chose qu’il gardait d’eux était son nom, soufflé par son père mourant, le tenant dans ses bras. Karl savait que des soldats du roi étaient arrivés dans son village quelques temps après sa mise à sac par des rebelles. Lui seul avait survécu, protégé par son père qui n’avait été capable que de confier son enfant à un sergent et de lui dire son nom avant de mourir. A présent, sa dépouille était en terre à l’emplacement de l’ancien village, ainsi que celles de tous les autres habitants, dont sa mère, et peut-être d’autres membres de sa famille.
Karl avait un jour fuit le monastère afin de se rendre sur la tombe de ses parents : alors âgé de onze ans, il avait parcouru près de cinquante kilomètres à pieds, à travers les champs et les rivières, seul. Mais lorsqu’il était arrivé en haut d’une colline surplombant les ruines, il n’avait pu se résoudre à avancer, figé sur place, tétanisé. Il s’en était retourné au monastère, le trajet lui avait pris plus d’une semaine. A son retour, les moines l’avaient questionné avec colère, mais lorsqu’il leur révéla le but de sa fugue, ils renoncèrent à le punir, lui faisant simplement promettre de ne plus commettre de pareilles imprudences… Karl n’avait pas le droit de se plaindre car, à part d’une famille, il ne manquait de rien. Mais pourtant, cette absence le pesait cruellement.

Flottant toujours à la surface de l’eau, Karl sentit un frisson parcourir son corps. Un changement venait de se produire et peu à peu, le soleil avait cessé de réchauffer son corps, tandis que l’eau dans laquelle il flottait se faisait plus froide, presque glaciale. Sa respiration s’accéléra, la panique le submergeant soudainement, le faisant couler comme une pierre. L’eau bleutée devint soudainement aussi noire que la nuit. Et brusquement, Karl se souvint, il n’était plus un adolescent en proie à la tourmente. Non, tout ceci était loin à présent, il avait traversé bien trop d’épreuves pour que ses vieux démons ne soient sa principale préoccupation. Non, Karl n’était plus un adolescent, il n’était plus un chevalier, il n’était même plus un homme, il était une chose, nue dans le noir, dans le froid glacial de son petit monde humide et répugnant. Un monde sans lumière, sans la moindre saveur, sans la moindre odeur en dehors de celle du sang et des déjections. Il n’était plus qu’une pathétique chose, soumise aux caprices cruels de ses tortionnaires. Ils arrivaient, il en était sûr, ils allaient venir, encore une fois, ils allaient l’emmener dans la Chambre, ils allaient le battre, l’humilier, le torturer…
Karl ouvrit les yeux et vit une silhouette près de lui, s’approchant lentement, ils étaient là. Poussant un gémissement pathétique, Karl leva ses mains tremblantes, tentant de repousser celles de son tortionnaire. Mais il était faible, il le savait, il ne faisait pas le poids, ils allaient le trainer en dehors de sa cellule, comme un animal que l’on amène à l’abattoir… Sauf qu’il n’aurait pas le droit à la mort, il ne pourrait pas accéder au doux repos éternel, il allait continuer à vivre, encore et encore, jusqu’à ce que ses maîtres ne le lui permettent. Des mains lui saisirent les siennes, mais elles n’étaient ni rudes, ni sèches, elles étaient douces, chaudes et le touchèrent délicatement.

- Chhhhh… Murmura une voix douce. N’ayez plus peur Lieutenant, tout va bien. Vous n’aurez plus jamais à avoir peur.

Les mains lui firent reposer ses bras le long de son corps avec attention puis, la personne lui toucha le front et comme elle le lui avait dit : toute peur s’en alla. Karl ne voyait toujours que des ombres floues, mais les ténèbres n’étaient plus là, une lueur rouge éclairait l’endroit où il se trouvait, il sentait à nouveau la chaleur. Il était allongé sur une surface douce et confortable, non plus sur les dalles glaciales de sa cellule.
Lentement, Karl laissa son corps se détendre, se laissant bercer par la voix qui entonna une chanson dont il ne comprenait pas les paroles, mais qui lui procurèrent un réconfort et un sentiment qu’il n’avait plus ressenti depuis un temps qui lui paraissait infini. Karl laissa le sommeil venir, sans éprouver la peur qu’il aurait éprouvé auparavant, ne craignant pas d’être réveillé par les pas et les gémissements caractérisant le retour de ses tortionnaires… Non, Karl était en sécurité. Les contrées des lacs de sa terre natale réapparurent, il flottait à nouveau dans les eaux tièdes aux abords de l’abbaye, bercé par le clapotis de l’eau, le souffle du vent et un chant doux et réconfortant.

*
* *

Karl ne put mesurer le temps qui s’écoula. Une semaine ? Un mois ? Une année ? Il sortait de son sommeil, se retrouvant à chaque fois au même endroit, loin du froid et de la puanteur de sa cellule. Bien qu’il se souvienne que ses premiers réveils avaient été éprouvants, les souvenirs de ses semaines de torture étant encore marqués au fer rouge dans son esprit, plus d’une fois, il crut se réveiller à nouveau dans sa cellule. Mais à chaque fois, il réalisait qu’il était en sécurité : à chaque fois qu’elle venait. Cette femme, il en était sûr à présent, aux mains douces et chaudes, elle veillait sur lui, le rassurant, chantant ses berceuses et le nourrissant. Sa vue était encore floue, et Karl avait encore du mal à parler, si bien qu’il ne put ni la voir ni lui adresser la parole. Mais sa simple présence lui suffisait pour se sentir mieux, pour chasser la douleur et les souvenirs et lorsqu’il s’endormait en sa présence, il était certain qu’aucun mauvais rêve ne l’attendrait. Lorsqu’elle était là, Karl était à nouveau paisible. Il revoyait les longs couloirs de l’abbaye, il revoyait des visages dont il avait presque oublié les traits, ceux d’hommes sévères mais patients qui l’avaient élevé du mieux qu’ils l’avaient pu. Il revoyait des forêts lointaines, vertes, ensoleillées en été, pleines de vie, traversées par les chants des oiseaux. Multicolores lorsque venait l’automne, sous une pluie de feuilles jaunes et écarlates sous une brise fraiche portant les odeurs des campagnes en pleine moisson. Blanches et illuminées par le reflet du soleil sur les neiges d’hiver, dont le froid glacial l’encourageait à rejoindre son foyer plus vite encore, pour y trouver chaleur et réconfort. Et il voyait ces mêmes forêts renaître lorsque venait le printemps, la faune reprenant vie en même temps que la flore, tous deux sortants de leur sommeil, comme si l’hiver n’avait été qu’une courte parenthèse funeste dans un monde où la vie reprend toujours ses droits après le froid et l’obscurité. Karl plongeait dans le lac, il nageait et en explorait les rives, tantôt un jeune garçon s’imaginant vivant de grandes aventures, pourfendant dragons et trolls en agitant un bâton en guise d’épée, tantôt un adolescent aux humeurs noires, courant jusqu’à tomber d’épuisement pour chasser sa rage.
Ces images rendaient son sommeil mélancolique, il culpabilisait d’avoir oublié d’où il venait, ce qu’il avait été, mais elles l’emplissaient également de joie. Il voulait revoir ces terres, il voulait vivre à nouveau, et après avoir passé un temps indéterminé à souffrir le martyre, à souhaiter la mort, il savait qu’il devait s’estimer heureux.
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SquallDiVeneta
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 5:32

Karl s’éveilla et pour la première fois depuis des jours, il avait les idées claires tandis sa vue était à nouveau nette. Il était allongé sous une tente à la toile grise, claquant sous l’effet du vent. Carrée, maintenue en place par quatre grands trépieds, elle abritait deux autres couchettes du même genre que celle sur laquelle il était : un mince matelas sur une toile tendue à quelques centimètres du sol. Les couchettes étaient séparées pour plus d’intimité par des paravents de tissu légèrement transparents. Se risquant à quelques mouvements de bras et de jambes, Karl constata que, bien que tout son corps le fasse souffrir, cette douleur était largement tolérable. Prenant un risque supplémentaire, Karl se redressa sur sa couchette, et, hormis un léger tournis et une douleur abdominale qui s’estompa assez vite, rien de fâcheux ne se produisit. Rassuré, le Danois se glissa hors de sa couchette et se leva. Titubant sur ses premiers pas, Karl retrouva vite son équilibre et s’aperçut qu’en dehors d’un pantalon, il ne portait rien. Mais il constata également avec effroi que son corps, couvert de nouvelles cicatrices, était très amaigri, presque rachitique. Lui qui était tellement robuste et large d’épaules autrefois, voilà qu’il était si maigre que ses côtes étaient visibles sous sa peau et que ses bras étaient ridiculement minces. Jurant à mi-voix, Karl se demanda ce qui avait bien pu lui arriver, puis il se rappela. Des semaines de privation, de torture et d’humiliation, voilà ce qui lui était arrivé. Les souvenirs déferlant en lui, Karl dut se tenir à l’un des trépieds soutenant la tente pour ne pas s’écrouler. Refoulant ces terribles images, Karl se concentra sur le présent.

Une longue mèche de cheveux vint de lui tomber sur le visage et Karl l’écarta, surpris. Lui qui d’ordinaire se coupait les cheveux assez court par soucis pratique, se rendit compte qu’à présent, une longue tignasse brune lui tombait sur la nuque. Se touchant le visage, il constata également qu’une barbe d’une dizaine de jours lui était poussée. Il préférait se raser, la barbe lui picotait le cou et les joues : c’était une sensation qu’il détestait. Se disant qu’au moins ces deux problèmes étaient mineurs, Karl regarda vers l’entrée de la tente, voyant la toile soulevée par le vent, dévoilant brièvement un environnement gris et boueux à l’extérieur.
Bien qu’un feu au centre de la tente ne réchauffe ses occupants, il sentit que dehors, la température serait moins clémente. Repérant un coffre au pied de sa couchette, il s’agenouilla et l’ouvrit, découvrant deux piles de vêtements, une épée courte et un poignard dans son fourreau posé en travers. S’affairant, Karl revêtit l’une des tenues, la plus chaude et la plus confortable, l’autre étant constituée d’une cotte de maille et de divers protections de cuir ; il doutait de pouvoir soutenir leur poids pour l’instant. Sa tenue était constituée d’une tunique grise, d’un gilet blanc, d’un pantalon brun à porter par-dessus celui qu’il portait déjà, d’une paire de botte légère, lui arrivant juste au-dessus des chevilles. En plus de tout cela, il découvrit une veste ainsi qu’un long manteau gris de fourrure, lui arrivant presque aux mollets, en plus d’une cape brune. Tous ses vêtements pesaient lourds sur lui, mais il craignait que le froid de l’extérieur soit plus dangereux que l’effort de porter tout ce poids. Cependant, il accrocha à sa ceinture l’épée et le poignard, rajoutant leur masse à sa charge, plus par fierté que redoutant ce qu’il découvrirait au dehors. Il dut faire un effort supplémentaire pour continuer à bouger, mais ce poids avait quelque chose de réconfortant. Et puis, s’il risquait de se faire attaquer par ses hôtes, ces derniers ne lui auraient pas fourni des armes pour se défendre.

Passant entre les deux autres personnes endormies, deux hommes visiblement dans un sale état, Karl écarta les pans de la tente et sortit. Un vent glacial lui ébouriffa les cheveux, le forçant à les écarter de ses yeux. Il prit une longue inspiration, comme s’il s’apprêtait à plonger dans les lacs danois où il aimait nager autrefois, puis s’avança. Autour de lui, des dizaines de chevaliers vaquaient à leurs occupations dans le campement dressé au beau milieu de la forêt, sous de minces flocons de neige qui tombaient paresseusement. La plupart des guerriers semblaient être des vétérans des campagnes contre les Svarogs et contre les insurgés Byzantins. Karl reconnaissait certains visages même s’il ne parvenait pas à mettre de nom dessus, et il se sentait en sécurité à présent en voyant ces hommes qui évoluaient autour de lui sans sourciller. Personne ne viendrait le traîner de force dans la Chambre, personne ne l’attacherait à l’aide de cordes, personne ne le battrait, ni ne lui appliquerait de tisonnier chauffé à blanc sur le corps, personne ne le rouerait de coups jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Cette pensée faillit le faire pleurer de soulagement, et seul des débris de fierté que l’on s’était pourtant efforcé à lui arracher l’empêchèrent de craquer à la vue de tous.

- Lieutenant Skapty ? Demanda un soldat qui s’était furtivement approché de lui. Ravi de vous voir parmi nous. Comment vous sentez-vous ?

Karl sursauta, surpris de l’attitude de l’homme, courtois et inquiet pour lui. Il se serait presque attendu à ce qu’on lui demande ce qu’il faisait là, mais le Chevalier le regarda patiemment, un sourire qui se voulait rassurant sur le visage. Karl voulut répondre, mais sa voix se brisa dans sa gorge et il s’étouffa à moitié, toussant et crachant en tentant de reprendre sa respiration, ses poumons peinant à se remplir à nouveau. L’air était sec et glacial, le vent soufflait fort et rendait la température encore plus pénible. Le soldat le soutint avec inquiétude tandis que Karl lui faisait vaguement signe qu’il allait mieux lorsqu’il parvint enfin à respirer convenablement. Sa gorge était en feu, sa langue engourdie et sa poitrine semblait lourde. Pas étonnant se dit-il avec cynisme, il avait passé des jours, des semaines même à hurler, implorer, pleurer et sangloter dans une cellule glaciale ou dans la Chambre, parler tout simplement ne faisait plus partie de ses habitudes.

- Ça va… Murmura-t-il, hésitant, ne voulant pas forcer sa voix jusqu’à ce qu’elle ne soit entièrement remise. Mieux qu’hier… Et moins bien que demain j’espère.

- Tant mieux alors, mais ne forçait pas trop, lui conseilla le soldat avec une compassion presque gênante. Dès que vous vous en sentirez la force, l’Intendant souhaiterait s’entretenir avec vous, sa tente est au sommet de cette butte.

Le soldat lui indiqua une petite élévation de terrain à quelques mètres, parmi les arbres et le relief accidenté de la forêt recouverte de neige. Karl hocha la tête et se dirigea vers la tente grise, déterminé à comprendre ce qu’il vivait. Le soldat proposa de l’aider à marcher, mais Karl le remercia et le congédia. Il voulait le faire seul, il le devait. A mesure qu’il avançait, il put observer plus en avant le camp. Au maximum, il devait compter une trentaine de tentes, et peut-être une centaine d’occupants, mais ce chiffre pouvait facilement être doublé, voir triplé vu les traces de pas dans la boue des chemins serpentant autour des pavillons et les voix qui s’élevaient ici et là. Il croisa des hommes occupés à s’entrainer aux armes, quelques artisans qui réparaient des lances, taillaient des flèches ou tendaient des cordes d’archerie. Il vit même une forge rudimentaire où pas moins de sept hommes s’activaient autour de petits fourneaux et d’amas d’épées, de haches et de masses qu’ils entretenaient.
Plus loin, un prêtre psalmodiait des versets de la bible devant une assemblée de chevaliers à genoux devant un grand crucifix planté dans le sol. A quelques pas, une tente ouverte lui laissa entrevoir une vingtaine d’hommes, de femmes et même d’enfants, attablés, serrés les uns contre les autres tandis qu’on leur servait des bols de potage chaud, ce qui fit douloureusement protester l’estomac de Karl. Ce dernier s’arrêta quelques secondes, essoufflé, son cœur battant la chamade, un léger vertige s’emparant de lui. La tente de l’Intendant était encore loin et en regardant derrière lui, il vit qu’il n’avait parcouru qu’une dizaine de mètres.
Contrarié, il se força à reprendre la marche, se forçant à contrôler sa respiration et à économiser ses mouvements. Se concentrant sur son avancée plutôt que sur son environnement, il franchit la petite montée qui n’était pas si terrible et arriva devant la tente. Vaste assemblage de diverses structures de toiles cirées soutenues par une armature de bois, il écarta deux pans de tissus pour y entrer sans être arrêté par les gardes qui en surveillaient l’entrée. Il fut soulagé d’échapper à la température particulièrement basse de l’extérieur, se réfugiant à la chaleur des feux qui brûlaient dans des braseros et un poêle au bout de la tente. Là, un jeune homme à la barbe blonde et aux longs cheveux discutait avec plusieurs guerriers. La discussion semblait vive et le grand blond semblait la dominer, sa voix porteuse d’une autorité naturelle couvrant celles de plusieurs de ses interlocuteurs, malgré qu’ils fussent plus âgés.

- … agir maintenant, avant que la période des neiges ne s’achève, sinon Rénald sera à nouveau libre de ses mouvements ! Semblait protester un guerrier fort en gueule qui n’avait pas l’air content.

- Nous ne sommes pas non plus près à bouger, rétorqua un autre grand guerrier taciturne, une barbe brune épaisse dévorant son visage. L’hiver n’est pas propice à la guerre.

- Harper a raison, conclut le blond d’un ton sans appel. On se regroupe et on attend. Notre heure viendra, et en attendant, nous continuons de rassembler des partisans dans le secret… Maintenant, laissez-moi, je dois m’entretenir avec le Lieutenant Skapty.

Le blond tourna son regard vers Karl et lui tendit un sourire éclatant, des dents blanches, des yeux bleus presque gris, ses cheveux blonds en bataille tombant sur son front d’un air désinvolte : il avait dut en briser des cœurs. Les hommes se dispersèrent en le saluant respectueusement, même le contestataire, laissant Karl avec leur Chef. Tous deux s’observèrent quelques secondes, sans dire un mot. Puis, Karl eut une révélation, sa tête ne s’était-elle pas réveillée en même temps que le reste de son corps ? Ou bien en plus de lui brûler ses membres, lui avait-on grillé le cerveau durant sa captivité ?

- Intendant De York… Bredouilla Karl qui venait enfin de reconnaître le jeune Stuart De York, Intendant de l’Ordre et l’un de ses fondateurs depuis qu’il avait pris la place de son défunt père à ce rang.

- Lieutenant Karl Skapty, répliqua Stuart d’un air ravi. Je suis vraiment soulagé de vous revoir parmi nous, vous avez dormi longtemps, plus de deux semaines si vous voulez tout savoir. Mais vous avez l’air d’un gaillard très solide pour vous être ainsi remis.

- Merci… Murmura Karl, toujours incertain de sa voix. Je…

- Asseyez-vous par pitié, lui fit Stuart en lui indiquant un siège avant de le rejoindre pour le saisir par le bras et le faire lui-même s’installer. Vous avez fait le plus gros du chemin, mais gardez encore un peu de vos forces. Vous devez avoir des tas de questions je n’en doute pas, et je vais essayer d’y répondre tant que vous serez suffisamment en forme pour le supporter. Alors laissez-moi commencer par vous expliquer comment vous-êtes arrivé ici.
Nous ne pouvons pas en être sûr totalement, mais nous pensons que vous avez été envoyé à Fort Sarrack deux ou trois jours après la bataille du Vallon aux Vergers, après y avoir été blessé, dans les alentours du 15 novembre donc. Il s’agissait autrefois d’une forteresse servant à garder les terres du père du Seigneur Sopraluk contre les incursions de pirates. A présent, Rénald s’en sert de prison pour y enfermer ses ennemis politiques. Pour quelle raison vous demandez-vous ? Je pense qu’il s’agit là d’une tentative de vous empêcher de révéler son implication dans la mort de l’Évêque Antoine de Caen, et au passage, retirer un soutien influent au Connétable Charles de Bretagne. Mais quant à savoir pourquoi les Ombres ont voulu vous assassiner durant la bataille… Je ne sais si nous le saurons un jour. Rénald aurait-il monté cela de toutes pièces que cela ne m’étonnerait pas, mais nous ne pouvons écarter la responsabilité de la Caste de la mort.

- Vous savez pour l’Évêque de Caen… Murmura Karl, effrayé.

- Oui, je sais, confirma Stuart sans la moindre trace de reproche dans la voix. Certains des hommes qui vous accompagnaient ce jour funeste ont rejoint notre petite bande. Je ne vous blâme pas d’avoir suivi les ordres de Rénald, moi-même aurai-je été confronté à ce choix, je pense que j’aurai agi exactement comme lui. Mais heureusement, Dieu ne m’a pas imposé ce choix. Et vous, peu importe ce que vous avez fait, vous êtes en sécurité auprès de moi, je vous le jure sur la mémoire de mon père. C’est d’ailleurs grâce à lui que nous avons réussi à vous tirer de Fort Sarrack. Il fut le Capitaine de cette forteresse avant qu’elle ne soit abandonnée, il y avait découvert plusieurs tunnels cachés dont je me suis servi pour m’en échapper après vous y avoir trouvé. C’était le 25 décembre.

- Je… J’ai passé à peine plus d’un mois là-bas ? S’étonna Karl, une boule au fond de la gorge.

- Oui, j’imagine bien que le temps n’avait plus beaucoup de signification pour vous à ce moment, vous y avez passé environ une quarantaine de jours, et je crois bien que c’est déjà bien plus que ce qu’un homme ordinaire aurait pu supporter. Nous vous avons ramené avec d’autres prisonniers et soigné du mieux que nous pouvions, et vous avez montré une force et une volonté de vivre hors du commun, vous avez la peau dure pourrait-on dire.

Karl ne sut quoi dire, alors il hocha la tête tandis que Stuart s’asseyait en face de lui sur un autre siège rembourré comme le sien. Sans qu’il ne s’en aperçoive, l’Intendant lui avait versé un verre qu’il lui tendit. Karl l’approcha de son nez pour en sentir le contenu et reconnu une liqueur assez douce et sucrée qu’il but volontiers, l’alcool léger lui réchauffa le gosier. La tête lui tournant légèrement il soupira de soulagement en sentant déjà l’ivresse le guetter : à cause du poids qu’il avait perdu il risquait d’être vite ivre mort s’il buvait entièrement son verre. Sur une petite table non loin de là, il vit quelques pains dans une panière. Sans demander la permission, il en attrapa un avec avidité et mordit dedans avec délice sous l’œil approbateur de Stuart qui lui laissa quelques minutes de répit.

- Nous nous dressons contre Rénald, mes hommes et moi, finit-il par dire après avoir attendu que Karl en finisse avec sa miche de pain et son verre. Ses motivations sont justes, mais ses méthodes ne sauraient être tolérées. Chaque jour, nous recueillons des soldats qui fuient sa tyrannie, nous sauvons des hommes condamnés à morts, nous gagnons des sympathisants dans ses rangs et contactons des alliés prêts à se ranger à nos côtés le moment venu. Je pense que vous vous rangerez à mes côtés, mais je vous laisse libre également de quitter ces terres maudites pendant qu’il est encore temps. Les neiges ont mis le conflit en suspens, mais un homme déterminé pourrait trouver la force de se frayer un chemin vers le sud et échapper au conflit sanglant qui s’annonce. Bon nombre d’hommes ont choisi cette option plutôt que de rester avec nous, je ne leur en veux pas, mais je ne vous cache pas non plus que nous avons cruellement besoin de guerriers et d’officiers, votre aide serait précieuse.

- Je suis avec vous Seigneur, déclara immédiatement Karl une lueur de détermination dans le regard.

- Très bien, fit Stuart en saluant son accord d’un signe de tête. Dans ce cas, mon premier ordre sera que vous retourniez à l’infirmerie immédiatement. Un repas chaud vous y sera servi et vous vous reposerez encore quelques heures, ou jours à votre convenance, et seulement après nous aborderons des thèmes sinistres qui feront passer ceux que nous avons vaguement évoqués comme des plaisanteries forts distrayantes.

Karl voulu protester, mais il se sentit soudainement très faible lorsqu’il essaya d’élever la voix pour protester. Non, Stuart avait raison, il avait encore besoin de repos. Se redressant fébrilement sur ses jambes, il salua l’Intendant d’un geste mou avant de s’effondrer sur ses genoux. Mais Stuart, rapide comme l’éclair, vint le soutenir et appela des soldats qui vinrent porter Karl. Celui-ci eut vaguement conscience d’être en mouvement, et lorsqu’il ouvrit à nouveau les yeux, il vit la toile de tente de l’infirmerie qui claquait au vent. Il sentait le matelas confortable sur lequel il était allongé sur le dos, il entendait les rafales contre la tente, il entendait l’activité du camp, il sentait l’odeur de la nourriture, la proximité des autres blessés et plus loin des guerriers occupés à leurs activités, il pouvait presque deviner la position du soleil à travers la toile au-dessus de sa tête… Et il entendait une voix murmurer une chanson tout près de lui. Une voix douce qui le berça, petit à petit, accompagnant ses paupières qui se fermaient. Des pas légers sur le sol en terre battue, une main douce et chaude qui caressait sa joue puis son front. Karl voulut voir la femme qui veillait sur ses rêves. Aux portes du sommeil, il vit vaguement une longue chevelure noire attachée par un bandeau de la couleur des champs de lavande, un visage rond, une peau claire, presque laiteuse, de fines lèvres étirées en un sourire réconfortant, sous un petit nez retroussé… Et des yeux, à demi-fermés, clairs, si clairs…
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 5:32

Une main secoua l’épaule de Karl qui fut brutalement tiré de son sommeil, étouffant un cri d’effroi en s’imaginant de retour à Fort Sarrack. Il parvint à se retenir, voyant le visage souriant de Patrick, assit à son chevet.

- Allez ma belle, fini de dormir aux bois ! S’exclama le jeune Irlandais en se levant d’un bond. On s’habille et on se met au boulot !

Le jeune homme attrapa des habits dans le coffre aux pieds du lit de Karl et les lui lança en pleine figure.

- Tu es là toi aussi ? Demanda Karl, étonné de voir l’apprenti de Livio ici, parmi les rebelles de Stuart.

- On a la mémoire courte ce matin j’ai l’impression, tu me déçois. Ronchonna Patrick d’un air faussement vexé. Moi qui ai trainé ta carcasse jusqu’ici, qui t’ai nourri, torché, lavé, chanté des berceuses et astiqué avec amour pendant des semaines !

Patrick éclata de rire en voyant l’expression d’horreur de Karl, s’imaginant la scène dans sa tête.

- Je plaisante, ricana Patrick, je t’ai trainé ici depuis Fort Sarrack et hors de la tente du Commandant hier soir, mais c’est tout, parole d’homme ! Allez, debout ! Même si tu ne prends plus beaucoup de place, je suis sûr que les blessés qui attendent leur tour ne voudront pas partager leur couche avec toi. Une tente toute neuve t’attend à côté de celle de Stuart.

Karl s’assit sur le rebord de son lit, posant ses pied sur le sol l’un après l’autre, éprouvant les forces de ses jambes, de ses orteils puis de ses bras en soulevant son corps partie par partie en restant assis. Puis, lorsqu’il fut satisfait et rassuré, il se redressa et ne chancela même pas : il récupérait vite. Sous l’œil impatient de Patrick, il enfila ses vêtements. Apparemment, quelqu’un les lui avait retirés pendant la nuit, ne lui laissant que ses bas. Jetant un coup d’œil suspicieux vers l’Irlandais, ce dernier ria en niant les faits : « Il y a des tâches ingrates que même moi je refuse ! ». Karl ne put s’empêcher de rire à son tour, le jeune homme savait décidemment faire sortir l’aspect comique de n’importe quelle situation. Finissant de s’équiper, il le suivit hors de la tente de l’infirmerie pleine de blessés. Il en oublia presque de regarder autour de lui à la recherche de la femme qui l’avait veillé tant de nuits durant.

Les deux jeunes gens traversèrent le camp en discutant, ou plutôt, Karl suivait Patrick du mieux qu’il pouvait, transportant toujours plus de choses à mesure de leur avancé tandis que l’Irlandais jaquetait comme une pie tout en lui mettant dans les bras vêtements chauds, armes, nourriture, cartes, papiers, plumes, fioles d’encre et tout un tas de bric à brac. Il lui expliquait qu’il était avec Stuart de York l’un des fondateurs du mouvement de résistance contre Rénald et ses fidèles, bien que Karl ait des doutes sur l’importance du jeune homme dans le processus de création de ce groupe rebelle. Depuis que Stuart avait échappé à une tentative de meurtre en allant quérir l’aide des alliés de l’Ordre, il se déplaçait sans cesses avec ses hommes, en tentant de rallier à eux le plus de Chevaliers, généralement des déserteurs ou des compagnies isolées. Ils s’étaient fixés dans cette clairière quelques semaines plus tôt, à quelques lieus au Nord de Castelfort. De là, ils surveillaient le déroulement de la guerre contre Toulouse, rassemblaient des informations, du matériel et des hommes. Patrick lui expliquait l’organisation du camp, sa disposition, quel rôle il avait dans tout ceci. Malgré son absence de rang, Patrick avait été le chef des compagnies de reconnaissance de Stuart, de par ses aptitudes et ses connaissances de la région suite aux nombreuses manœuvres avec les Pisteurs avant la guerre. Mais depuis l’arrivée de Harold Harper, suite à une dispute avec Otto Von Kassel, devenu Surintendant, une sorte de juge, bourreau et commandant aux pouvoirs absolus, c’était le Norvégien qui avait repris les choses en main. Stuart menait de nombreuses réunions afin de préparer sa stratégie, et Patrick avait son idée sur la chose, même si selon lui, s’il révélait les plans de la rébellion à Karl, il devrait le tuer… Karl pensait qu’il plaisantait.

- Et là, c’est le mess, désigna Patrick en désignant une très longue table abritée sous une toile de tente où quelques hommes prenaient leur repas. La nourriture n’est pas très bonne mais ça comble l’estomac. Leur potage est si épais qu’on s’en sert pour combler les fissures dans le muret au nord qui entoure les latrines, c’est le seul endroit où l’odeur ne choque pas… Ou presque.

Un cuisinier au loin entendit la remarque désobligeante de Patrick et l’insulta avant de retourner à sa marmite.

- On est déjà passé devant le mess, Patrick… Remarqua Karl, un peu fatigué d’avoir fait le tour du camp avec les bras chargés.

- Oui, quatre fois, approuva Patrick avoir un sourire moqueur, je voulais voir si tu le remarquerais. Tu ne dois pas être encore remis pour ne pas t’en être rendu compte.

- Mais si je l’ai vu enfin ! Protesta Karl, consterné par cette perte de temps.

- Ah ? S’étonna Patrick. Alors c’était juste pour t’embêter. Je vais bien m’amuser avec toi je pense. Bon, assez perdu de temps. Viens, on est passé près de ta tente il y a déjà dix minutes, arrête donc de traîner !

Karl crut qu’il allait s’énerver, puis, il éclata d’un rire si haut et si clair qu’il attira les regards des chevaliers autour de lui. Il faillit lâcher ses affaires, une terrible crampe lui empoignant le ventre, les larmes de rire lui coulant sur les joues. Patrick le laissa s’esclaffer quelques secondes encore, avant de le rappeler à l’ordre : ils étaient censés passer inaperçus dans cette forêt, et il craignait que les hurlements de Karl n’attirent autant les orages que les Gardes de Fer.

Karl passa la semaine suivante à prendre ses repères dans le camp. Il découvrit plusieurs connaissances parmi les hommes présents, des soldats ayant servi avec lui en Hongrie, à Constantinople et durant le courte période de paix à Castelfort, ses « Désespérés ». Il était pour l’instant tenu à l’écart des réunions de Stuart, même si ce dernier lui assurait qu’il le rejoindrait bientôt lorsqu’il serait remis et prêt à veiller aussi tard que ces réunions l’exigeraient. Pour l’instant, il se reposait, il mangeait, comme un ogre, et s’entrainait. Il avait perdu tant de muscles qu’il peinait à tenir tête à Patrick qui s’amusait de la situation même si, lorsqu’il croyait que Karl ne le voyait pas, il lui lançait des regards inquiets, comme tout le monde. Il avait appris que parmi la vingtaine d’hommes sauvés à Fort Sarrack, seuls cinq s’en étaient sortis, et deux ne seraient jamais plus en état de se battre. Alors, tout le monde le regardait avec inquiétude, lui parlait doucement, comme si un bruit plus fort qu’un murmure le terrasserait aussi sûrement qu’un carreau d’arbalète en plein cœur. Cela l’horripilait au plus haut point, alors il était déterminé à faire ses preuves et s’efforçait à l’entraînement de palier sa perte en masse musculaire en devenant plus rapide et plus ingénieux dans ses tactiques de combat. Trois jours après avoir repris connaissance, il était capable de manier l’épée tout un entraînement sans avoir besoin de repos. Sept jours après, il portait à nouveau le bouclier comme une extension de son corps. Autrefois, il affectionnait la lance et la hache, mais à présent, il préférait une bonne épée effilée qui correspondait plus à son style rapide et précis. Il avait encore du mal à soutenir le rythme de Patrick, un véritable éclair au combat, armé de ses deux dagues, plein d’énergie, bougeant sans arrêts, cherchant toujours à aller au contact, frappant là où il était exposé.
Mais Karl savait que bientôt, il aurait assez récupéré pour lui botter les fesses, amicalement. Car il appréciait le jeune homme, farceur, parfois trop, plein de vie, il était un rayon de soleil dans le camp, car la plupart des soldats avaient des mines sombres, comme s’ils se savaient condamnés à mort, ce qu’ils étaient probablement. Patrick s’était emparé du rôle d’amuseur, il allait vers ceux dont le moral était au plus bas, leur parlait, les faisait rire, leur redonnait confiance et courage pour quelques jours. Mais Karl sentait que derrière ces blagues et ces sourires se cachait une terrible blessure : un soir lorsqu’il se pensait seul, il avait vu le visage de Patrick arborer une expression qu’il n’avait jamais vu chez lui jusqu’ici : un visage fatigué, triste et las. Karl aurait voulu lui en parler, mais il se disait que c’était le droit de Patrick de ne pas partager ses soucis.

- Tu iras à l’infirmerie avant le diner, lui dit Patrick au soir du septième jour après son retour parmi les vivants.

- Pourquoi ? S’étonna Karl, lui lançant un regard amusé après leur entrainement épuisant. Tu crois que j’aurai besoin d’une dose d’antidote avant de goûter à ce qui nous sera servi ce soir ? Je crois avoir développé une certaine immunité, je ne vomis presque plus.

- Ça j’en doute, rétorqua Patrick, sautant joyeusement sur l’opportunité que lui tendait Karl de plaisanter sur la qualité des repas. Nos chasseurs nous ont ramené des cailles et des champignons, prépare-toi à passer ta nuit aux latrines en implorant Dieu pour abréger tes souffrances, le cul aussi brûlant et coulant que le Vésuve en furie. Plus sérieusement, Stuart veut avoir l’avis des médecins sur ton état, si tu es jugé apte à supporter ses réunions, alors tu pourras entrer dans la cour des grands, petit !

Karl tenta d’envoyer une claque agacée derrière le crâne de Patrick qui esquiva aisément en ricanant.

- Le gamin croit pouvoir me donner des leçons ? S’amusa Karl avec un regard assassin. Attends d’avoir trois poils au menton, après tu pourras essayer de te faire passer pour plus vieux que moi.

Patrick esquissa un geste vulgaire avant de s’enfuir en courant, sans quoi, Karl lui aurait certainement jeté une pierre. Voyant ses chances de faire mouche s’amenuiser lorsque l’Irlandais s’enfonça dans le dédale de tentes pour lui échapper, Karl renonça et partit en direction de sa tente, quittant le petit terrain d’entrainement où quelques hommes se livraient encore à quelques exercices, profitant des dernières minutes de lumière du soleil. Ils en profitaient, car la nuit, le nombre de feux allumés était strictement régulé, à peine quatre pour tout le campement qui faisait presque un kilomètre dans sa longueur, tant il était étroit mais étendu, s’étirant dans une cuvette naturelle entre les arbres et les roches. Pour se déplacer, il fallait se munir d’une lanterne voilée et surtout de prudence, il n’était pas rare que l’on piétine un camarade endormi ou que l’on renverse une tente, mais c’était le prix à payer pour ne pas éveiller l’attention des patrouilles des Tuniques Noires de Rénald.
Karl traversa donc le camp, plissant les yeux afin de distinguer toutes les formes autour de lui dans le crépuscule, saluant distraitement quelques connaissances au passage et songeant à son avenir. Il était impatient de se mêler enfin à la stratégie, de savoir enfin comment la guerre évoluait et comment Stuart comptait mener la rébellion. Rénald l’avait fait enfermer après que les Ombres aient tenté de l’abattre, il avait été torturé pendant plus d’un mois, mutilé et humilié, il brûlait de se venger.

- On essaye d’échapper au calvaire du dîner le Danois ? Lui lança une voix moqueuse devant lui, élégante, avec un accent hellénique qu’il connaissait bien suite à la campagne dans l’Empire Byzantin.

Narcisse Helios était adossé à l’un des piquets qui soutenait la tente de Karl et le regardait, de ses yeux gris aux paupières continuellement plissées, si bien que l’on avait toujours l’impression qu’il était en train de se moquer de la personne à qui il s’adressait. Il avait rejoint l’Ordre peu avant la bataille de Constantinople et avait rapidement mérité le grade de Lieutenant sur le voyage du retour jusqu’à Castelfort et suite à la campagne contre les brigands qui sévissaient dans la région. Membre de l’escorte de Stuart de York lors de la tentative d’assassinat contre l’Intendant, il était de la rébellion depuis ses débuts. Excellent bretteur, il participait activement à la formation des nouvelles troupes et Karl avait pu tâter plusieurs fois du plat de son épée à chaque fois qu’il l’avait laissé déborder sa garde. Le Grec méritait très bien son prénom, à croire que ses parents étaient devins et savaient que le jeune homme serait d’une grande beauté avant sa naissance. Les traits fins, presque androgynes, sa carrure ne laissait cependant pas de place au doute, surtout au niveau de ses épaules, et son ultime source de vanité, sa moustache qu’il taillait finement, lui donnait des airs de nobliau pompeux… Il aurait fait un très bon prince arrogant, à ceci près qu’il méritait bien d’être orgueilleux, vu ses aptitudes au combat et son bon sens qui lui avait valu d’être si vite nommé officier.

- Ordre de l’Irlandais, le Grec ! Expliqua Karl en passant à côté de Narcisse sans lui décocher un regard, il savait que cela l’agaçait qu’on ne le regarde pas. Je dois passer entre les mains des médecins avant d’avoir autorisation d’aller me faire empoisonner.

Tandis qu’il rangeait son épée et son bouclier dans un coffre au pied de son lit, Narcisse s’affala sur ce même lit, d’un air nonchalant, comme si le monde lui appartenait, ou souhaitant partager avec Karl la boue sous ses chausses en s’essuyant du même coup ses pieds sur ses draps. Son autosuffisance serait très énervante si Karl n’avait pas vite compris qu’en réalité, Narcisse ne se prenait en réalité pas au sérieux et exagérait son égocentrisme pour amuser la galerie… Ou alors était-il vraiment le salopard arrogant qu’il prétendait être et ne méritait qu’une bonne paire de claques.

- Tu salueras la petite guérisseuse pour moi alors, lui demanda-t-il avec un clin d’œil entendu.

Karl haussa les yeux au ciel, Narcisse était passé sur la moitié des femmes qui travaillaient au camp et qui avaient entre seize en trente ans environ, principalement des cuisinières, des femmes ou filles d’artisans ou toutes autres qui pouvaient être utiles à une armée. Sauf les putains que Stuart ne tolérait pas, plus par peur que les soldats se confient après leurs coucheries que par chasteté. Quant à l’autre moitié restée inconquise par Narcisse, soit elles n’étaient pas dignes de son intérêt, soit il y travaillait. Cette guérisseuse, probablement celle qui avait veillé sur Karl pendant sa rémission, devait appartenir à cette dernière catégorie.

- Si tu veux, soupira Karl en retirant à présent sa cotte de mailles, ses gantelets et ses jambières de cuir pour passer une tunique plus simple et légère. Tourne-toi ! Si tu tiens vraiment à rester pendant que je me déshabille, je te prie d’au moins regarder ailleurs jusqu’à ce que j’aie quelque chose sur le cul !

- Tu sais, j’ai beau avoir un fort appétit pour la chaire, mes besoins ne vont pas jusque-là, se défendit Narcisse en regardant tout de même dans la direction opposée tandis que Karl se changeait. Et ces rumeurs sur les Grecs sont totalement infondées, ou en tout cas elles ne s’appliquaient qu’à ces vieillards d’autrefois qui ne s’habillaient qu’avec des nappes blanches et rien en dessous. Brrr… J’en ai froid dans le dos.

Karl ricana. Finissant de s’habiller, il se tourna finalement vers Narcisse qui se curait les ongles avec une dague.

- Pas sur mon lit ! S’énerva-t-il. Et tu vas enlever tes pieds sales de mon lit par la même occasion. Et puis tu vas me dire ce que tu fais là ? On va finir par se poser des questions dehors si on nous a vus entrer tous les deux.

- Surtout si tu ne cesses pas de crier comme ça, ça pourrait prêter à confusion, réfléchit Narcisse avec une mine dégouttée. Là, notre réputation sera faite pour de bon. Bref, je voulais discuter de ton avenir ici. Tu es sûr de vouloir rester ?

Narcisse avait pris une expression sérieuse que Karl ne lui connaissait pas jusque-là, si bien qu’il fut momentanément choqué, tardant à répondre.

- Bien…Bien sûr. Pourquoi, tu crois que je ne suis pas de taille ? Hasarda Karl, piqué à vif par cette éventualité.

- Non, le rassura Narcisse, mais gardant son air sérieux. Tu es capable, c’est certain. Mais si tu restes avec nous, c’est un engagement que tu ne pourras pas renier. Notre futur est des plus sombres. Si nous sommes vainqueurs, c’est que nous nous serons opposés à bon nombre de nos frères, et que probablement, nous aurons leur sang sur nos mains. Certains seront d’anciens amis ou frères d’armes. Dans le meilleur des cas, l’on se souviendra de nous comme ceux qui ont fait le dur choix de dire non à la tyrannie et pour cela, mener l’Ordre à faire couler son propre sang. Si nous échouons, nous mourrons, et l’on se souviendra de nous comme de vils traîtres ayant tenté de s’accaparer du pouvoir. Dans les deux cas, ce ne sera pas une partie de plaisir. Tu es prêt à faire ce choix ?

- Stuart me l’a déjà demandé, s’emporta Karl. Et ma réponse n’a pas changé ! Je veux en être ! Aujourd’hui, j’ai l’opportunité de prendre part à quelque chose de grand, pas pour moi, mais pour l’Ordre tout entier, c’est bien plus important que tout ce que j’ai fait dans ma courte vie jusqu’ici : la Hongrie, Constantinople, ce n’est rien comparé à ça. Et ma vie, mon honneur et la manière dont on se souviendra de moi, ça n’a pas d’importance non plus. Ce qui compte, c’est que je peux aider à rétablir l’Ordre tel qu’il devrait être.

- Ce sont de belles paroles, approuva Narcisse d’un hochement de tête. Mais là, ce n’est pas un camarade, ni un officier qui te parle, mais un ami. Cette rébellion, elle court probablement à sa perte, le plus probable est que Rénald nous fasse tous passer par le fil de l’épée. Je veux que tu réfléchisses aux paroles qui tu as prononcé, et que pendant les prochains jours, tu penses à ce qui a vraiment de l’importance pour toi, l’Ordre, ou les choses que tu souhaites faire pendant ta vie ? Il y a des choses plus personnelles, plus égoïstes, pour lesquelles on serait prêt à mourir, ce n’est pas un mal, c’est naturel. Penses-y, pense aux personnes qui te sont chères, et pense aux risques que tu encours en restant ici. Après nous en reparlerons.

Narcisse se releva et s’apprêta à quitter la tente sans un mot de plus, mais Karl l’arrêta en l’attrapant par le bras. Le Grec esquissa un mouvement de réflexe vers son épée, si bien que Karl crut qu’il allait le transpercer avec, mais Narcisse se contrôla et posa simplement ses doigts sur la garde de sa lame, d’une caresse pour apaiser ce mécanisme d’autodéfense ancré en lui.

- Je ne comprends pas pourquoi tu me dis tout ça, avoua Karl. Mais tout ce que j’ai qui m’est cher, toutes les personnes qui comptent pour moi, elles sont ici, et en danger à cause de Rénald, je ne renoncerai pas.

- Alors réfléchis-y encore plus, lui demanda Narcisse. Mais pense également aux choses en suspens, ton passé, tes origines, tu abandonnerais tout ça pour sauver cet Ordre mourant ?

- Comment sais-tu ?! Cria Karl en resserrant sa poigne sur le bras de Narcisse, se surprenant lui-même.

Narcisse ne cilla pas, se contentant de hausser les épaules avant de se dégager de la prise de Karl et de s’en aller, sans un regard en arrière.

- Et notre Ordre n’est pas mourant, murmura tristement Karl.

Ces mots sonnaient si creux que même lui n’y crut pas.
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SquallDiVeneta
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 5:33

Lorsque Karl entra dans l’infirmerie, il découvrit la vaste tente occupée par quelques blessés et malades, soit endormis ou trop mal pour se rendre compte de sa présence. Les lits étaient séparés par des draps tendus pour préserver l’intimité des patients, d’autres tentures séparant le chapiteau circulaire en plusieurs portions, certaines dédiées aux blessés les plus graves ou probablement à l’aile du médecin. Karl l’avait aperçu à plusieurs reprises, Imad, un oriental recrutés à Constantinople, probablement un infidèle, mais d’après les rumeurs, il faisait de son mieux avec le peu de moyens à sa disposition et ne baissait jamais les bras, c’était admirable en soit. Karl réalisa qu’il ne l’avait pas encore remercié pour tout ce qu’il avait fait pour lui, il nota dans un coin de sa tête ceci à la liste des choses à faire. Il devait aussi demander de nouveaux draps, une cuirasse moins serrée aux épaules et peut-être un miracle auprès de Dieu pour ne pas mourir d’une indigestion s’il se fiait à l’odeur écœurante qui régnait sur le camp, son origine étant les cuisines.

- Eh, Lieut’nant ? Murmura une voix faible en provenance de l’un des lits.

Karl repéra le blessé qui venait de se réveiller, un jeune natif de la région, blessé au cours d’un entrainement. Il s’en rappelait bien, le garçon, un peu simplet mais fort comme un cheval avait fait la douloureuse expérience de surestimer ses capacités et sous-estimer celles de Narcisse qui l’avait alors puni d’une longue entaille sur le flanc. Cela n’aurait pas été si grave s’il n’avait pas attrapé une mauvaise maladie hivernale qui le faisait bouillir de l’intérieur, tousser et l’affaiblissait. Influenza l’appelait les hommes et d’après eux, cela pouvait faciliter la pourriture de s’en prendre à sa blessure qui commençait seulement à se refermer.

- Oui camarade ? Répondit Karl en s’approchant du malade avec un sourire réconfortant sur le visage.

- J’sens une… Une odeur d’merde là, bredouilla le garçon avec inquiétude. C’ma blessure qui sens ça ?

- Non rassure-toi l’ami, ricana Karl. C’est le dîner que tu sens, sois heureux d’être ici à te reposer plutôt qu’à devoir avaler ce qu’on nous y a préparé.

Le gamin ricana d’un air ahuri, puis se mit à tousser et à respirer difficilement. Karl attrapa un linge sur une petite table à côté du lit et le baigna dans un bol d’eau laissé là. Le Danois lui épongea le front en se rendant compte que Tob, c’était le seul prénom connu du garçon, n’avait pas plus de seize ans : il se sentait d’un coup bien vieux.

- Ma m’man f’sait bien mieux la bouffe c’sur ! S’exclama Tob en souriant, il y avait plus de trous que de dents dans son sourire. Son ragout d’tête d’poisson était vr’ment bon.

- Pourquoi tu n’es pas avec elle ? Demanda Karl en se disant qu’aussi fort qu’était Tob, il était un garçon de ferme, jamais il ne serait un soldat.

- Elle est au ciel Lieut’nant, répondit simplement Tob en haussant les épaules, le regardant avec ses grands yeux bovins, sous sa tignasse blonde. Avec mes frères et mes sœurs, Lieut’nant.

- Et ton père ? Demanda Karl en réprimant une grimace, voilà une histoire qu’il ne connaissait que trop.

- En enfer j’crois, lui confia Tob à voix basse après avoir lorgné à droite et à gauche comme si cette révélation devait rester confidentielle. C’est ce qu’le prêtre d’chez moi a dit. Que quand on coupe l’tête à sa femme et ses enfants, on va en enfer.

Karl eut le souffle coupé, sûrement s’attendait-il à tout sauf à ça.

- Y m’a dit qu’c’était un endroit pour les méchants, qu’on voudrait pas y être, qu’des démons nous tourmentent pour l’éternité dans des fosses ardentes. J’sais pas c’que ça voulait dire mais moi j’veux pas y aller alors j’coup’rai pas l’tête à ma femme et mes enfants plus tard, ça non !

- C’est une bonne raison ! Approuva Karl en riant, imité par Tob qui ne semblait pas embêté que le Danois puisse rire de sa peur, ou sans doute riait-il par simple mimétisme comme un enfant.

Un bruit de draps qui se plient le fit se retourner et il vit alors une jeune femme habillée d’une longue robe brune entrer dans l’aile des blessés où il se trouvait. Passant un tablier blanc autour de sa taille en baissant la tête pour le nouer à son cou, Karl ne put voir son visage.

- Tu es réveillé Tob, constata la nouvelle venue en prenant place à son chevet, Karl s’écartant docilement de son passage.

Tob ne répondit pas et hocha frénétiquement la tête en semblant s’enfoncer profondément dans ses draps, comme intimidé. Il articula avec un temps de retard un timide « Oui m’dame ». Karl observa le profil de la jeune guérisseuse : les pommettes hautes, un front lisse et surmonté de longs cheveux noirs, tenus en arrière par un foulard violet noué sur son crâne, rappelant la couleur des champs de lavande en été. Ses joues creuses donnaient du relief à ses lèvres pourtant fines et sa mâchoire carrée était adoucie par un petit menton volontaire. L’ensemble était cependant harmonieux, surtout lorsqu’elle étira ses lèvres en un large sourire qui sembla sortir Tob de sa crainte, il l’imita là aussi. Cependant, son sourire à lui était moins joli que celui de la soignante qui elle, avait toutes ses dents.

- Comment va ta fièvre Tob ? Demanda-t-elle en posant une de ses mains sur le front du jeune homme, de longs doigts fins, qui le frôlèrent doucement, achevant de tirer Tob de sa réserve.

- Suis au paradis Lieut’nant ? Demanda Tob, dont le rougissement n’était pas causé par sa maladie.

- Ce qui s’en approche le plus je dirais ! Répondit aussitôt Karl, en regardant le profil de la jeune femme, certainement plus âgée que lui de trois ou quatre ans : il ne s’était pas rendu compte qu’il avait exprimé à voix haute ses pensées.

Elle était grande, presque sa taille, mais mince, presque maigre. Très pâle, le blanc de son tablier semblait virer au beige tant sa peau était immaculée, quoique ses joues ne soient pas rougies par le froid. Karl voulait capter son regard, mais elle était un peu trop tournée vers Tob pour qu’il puisse voir ses yeux, le simplet étant obnubilé par elle. Karl se rendit alors compte qu’il la dévorait littéralement du regard lui-même, il se reprit et se redressa, il s’était en effet penché vers elle pour mieux la regarder. Etait-ce parce qu’il n’avait pas était proche d’une femme depuis… Longtemps, ou toujours, cela dépendait de la manière dont on posait la question, ou bien parce qu’elle était particulièrement jolie ?

- Ça semble aller mieux, dit-elle alors en se mettant à caresser les cheveux de Tob qui semblait presque ronronner de plaisir. Quelques jours de repos et tu seras sur pieds.

- Euh… Le Lieutenant Helios m’a demandé de vous transmettre ses amitiés, lui dit Karl, espérant qu’elle se tourne vers lui. Guérisseuse ? Médecin ? Hasarda-t-il, curieux de savoir comment l’appeler.

- Je ne suis qu’une servante, rectifia-t-elle sans le regarder, continuant de caresser le front de Tob. Et si Narcisse veux me transmettre ses vœux, je gage qu’il est assez grand pour le faire lui-même. Imad devrait arriver bientôt pour s’occuper de vous Lieutenant Skapty.

La jeune femme se tourna alors vers lui, et Karl comprit l’embarras de Tob en la voyant arriver. Son regard était vide, un voile laiteux était posé sur ses yeux bleus qui étaient fixés dans le lointain.

- Oh ! Je… Je… Je suis désolé je n’avais pas vu que… Je veux dire… Bafouilla Karl, perdant d’un coup tous ses moyens, gêné de ne pas s’être aperçu de la cécité de la jeune femme auparavant.

- Vous n’aviez pas… Vu ? Répéta la jeune femme d’un air peiné. Vous parlez de voir à une aveugle ? Vous moquez-vous de moi ?

Karl se sentit rougir de honte, le souffle coupé par l’horreur, terriblement gêné par sa maladresse il recula d’un pas en joignant ses mains en guise de supplique, balbutiant des mots sans réussir à leur donner un sens, et réalisant que ses gestes étaient inutiles.

- Je… Vous… Ce que je… Pardon ! Bafouilla-t-il, paniqué comme il ne l’avait plus été depuis l’époque où il était petit garçon et que les moines le prenaient la main dans le sac après une bêtise.

- Lieutenant… Murmura la servante aveugle, de sa voix douce mais chagrinée. Je plaisantais ! Finit-elle par dire avec un petit sourire.

Tob qui n’avait plus rien dit jusque-là hurla de rire tandis que la jeune femme gloussait d’un air malicieux, alors que Karl comprenait enfin qu’elle lui avait joué un tour cruel. Tob riait à en pleurer, se roulant dans son lit, se tenant le ventre d’une main et pointant un doigt vers Karl, l’abruti allait rouvrir sa blessure, et ça n’aurait pas déplu à Karl qui se sentait rougir cette fois-ci de colère.

- Je suis désolée Lieutenant, s’excusa la jeune femme en s’inclinant légèrement, une révérence qui avait un soupçon de moquerie, les aveugles savaient-ils faire ça ? Les gens ont vite tendance à être mal à l’aise avec moi, une petite plaisanterie permet vite de les détendre.

- J’ai bien cru que j’allais mourir de honte pourtant par votre faute, ronchonna Karl en la pointant du doigt, geste inutile.

- C’est très mal élevé de montrer du doigt, s’exclama-t-elle pourtant. Ne vous l’a-t-on jamais appris ? Ne faisant ainsi que de renforcer l’hilarité de Tob et la gêne de Karl qui baissa vivement sa main.

Karl se mordait les lèvres pour contenir son agacement, voilà à peine quelques minutes qu’il l’avait rencontrée qu’il détestait la jeune femme, et Tob aussi s’il ne s’arrêtait pas de rire.

- Allons, cela suffit, murmura-t-elle en posant une main sur la joue de ce dernier, ce qui eut l’effet immédiat de l’apaiser, le simplet ferma les yeux de plaisir et la laissa docilement le repousser sur son oreiller. Je vais chercher Imad, dit-elle à Karl sans le regarder, ou tout du moins se tourner vers lui.

La jeune femme s’en fut alors d’un pas souple et rapide, se mouvant sans la moindre difficulté parmi les lits, les tables et les chaises avant de disparaître derrière les tentures séparant la grande tente en plusieurs pièces. Karl grimaça, malgré les égards qu’on devait aux infirmes, il n’aimait guère celle-là. Sur son lit, Tob se mit à glousser à nouveau en le regardant.

- Oh ça suffit oui ?! S’énerva-t-il.

Tob poussa une exclamation déçue et baissa le regard, l’air vexé. Karl jura, voilà que c’était lui le méchant.

*
* *

Le mess n’avait pas connu une telle agitation depuis la semaine précédente lorsque les cuisiniers avaient servi un ragoût au poisson qui avait donné la courante à la majorité des malheureux qui y avaient gouté. Mais ce soir, les hommes en venaient presque aux mains pour avoir un morceau de porc à la broche. Quatre très longues tables étaient disposées au centre du camp, accueillant près de deux cents hommes et femmes, d’autres mangeaient à même le sol, sur des draps, tandis que quelques-uns commençaient à dresser de nouvelles tables afin de faire partager le festin au plus de personnes possibles.
Dans la matinée, Karl avait mené une patrouille en dehors de leur forêt, s’exposant au risque de se faire repérer par les Toulousains ou bien les hommes de Rénald. Le mois de février venait de commencer, la neige et le froid les harcelaient plus encore que les patrouilles de Rénald, mais pire encore, la faim était un problème constant, il fallait se ravitailler auprès de villages sympathisants, chasser, pêcher, et parfois piller. Karl et ses éclaireurs étaient tombés sur une ferme détruite par les flammes quelques jours plus tôt, par Toulouse ou Rénald, il n’en savait rien. Mais ce qu’ils y avaient trouvé les avait comblés de joie : une dizaine de porcs. Les bêtes, réfugiées dans les décombres du bâtiment principal, avaient dû fuir au moment de l’attaque et revenir une fois les flammes éteintes, une aubaine. Si bien qu’à présent, il y avait suffisamment de viande pour tous les occupants du camp ce soir. Tout serait consommé le soir même, mais le moral venait de grimper en flèche en un éclair.
Karl regardait Patrick en bout de table, debout parmi les couverts et les tâches de gras laissées par la viande, racontant des plaisanteries, faisant des imitations et improvisant des dialogues humoristiques avec lui-même, se lançant à corps perdu dans son rôle d’amuseur. Le Danois quant à lui était assis à côté de Tob qui hurlait de rire en frappant la table de son énorme poing, la soulevant à chaque impact, totalement remis de sa convalescence. Pas très loin d’eux, Stuart et Harold observaient eux aussi le jeune garçon, le premier riant de bon cœur, le second, toujours aussi bourru, se contentant de grimacer comme s’il était constipé, l’équivalent d’un sourire chez lui.
Karl déchira un morceau de pain qu’il avala après avoir essuyé son assiette avec, savourant le goût de la viande après des semaines de restriction. De son côté, Patrick commençait une nouvelle blague en faisant des grimaces. Aux tables d’à côté, les hommes fixaient eux aussi le jeune Irlandais, d’autres jouaient aux cartes, aux dés, tandis que des troubadours qui avaient rejoint le camp entamaient quelques chants joyeux. Karl se sentait revivre, partout, la joie, la légèreté, bien que tout ça soit éphémère, il savourait l’instant.

- … le Chevalier se prend l’oiseau en plein dans sa visière et l’assomme sur le coup ! Poursuivit Patrick. Comme il est vertueux, charitable et toutes les autres idioties de chevalier, il décide de le ramener à son château pour le faire soigner. Le Chevalier lui bande les ailes, recoud ses blessures, le met dans une cage, lui donne du pain, de l’eau, tout pour que l’oiseau s’en sorte. Là, le moineau se réveil. Il voit la cage, le pain sec et le bol d’eau. Et là il s’exclame : « Nom de Dieu, j’ai tué le Chevalier ! »

Tout le monde éclata de rire, ce n’était pas si drôle, mais le mime et les grimaces de Patrick la rendaient irrésistible. A côté de Karl, Tob s’écroula de son siège en se tenant le ventre, terrassé par l’euphorie, renforçant l’hilarité générale. Karl partagea leur rire, cherchant du regard un camarade pour l’aider à relever Tob. Il réalisa alors que Narcisse demeurait absent. Il aurait pensé que le Grec se serait réjoui d’une telle soirée, une opportunité pour lui de séduire les dames du camp. De son côté, Tob avait fini par se relever seul, riant toujours à gorge déployée tandis que Patrick commençait une nouvelle plaisanterie. La soirée se poursuivit ainsi : viande, blagues, musique, rires, camaraderie, Karl avait retrouvé pendant ces quelques heures des souvenirs de jours meilleurs et fut pris d’une certaine nostalgie. Il repensait à sa jeunesse au Danemark, il se souvenait de ses premiers moments au sein de l’Ordre, avant que les guerres puis Rénald ne viennent ruiner ces moments de plaisirs simples. Karl se leva, ne se sentant d’un coup plus d’humeur à être entouré par tant de joie tandis que ses souvenirs étaient tournés vers des moments révolus. Ces passages de mélancolie se faisaient de plus en plus nombreux à mesure que le temps passait, à mesure que la puissance et l’emprise de Rénald sur l’Ordre se faisait plus évidente, et ainsi, en même temps, les chances pour l’Ordre de voir revenir des jours meilleurs décliner. Oui, le problème était là, il perdait espoir. Il alla à l’orée de la forêt qui constituait leur seul rempart contre leur ennemi et s’adossa à un tronc d’arbre pour fermer les yeux. Il tentait de se convaincre qu’ils pouvaient encore ramener la raison parmi leurs frères d’armes, mais même ça, il n’y croyait plus, ces hommes qui se plaisaient à piller, violer et tuer étaient-ils encore leurs frères ? Ou des pantins entre les mains habiles à la manipulation de leur Maître ? Si n’importe lequel de ses hommes se serait laissé aller à de telles pensées, il l’aurait giflé, secoué un bon coup et ramené dans le rang avec des coups de pieds au cul, mais ça n’aurait été que pure hypocrisie… Par simple sens du devoir et loyauté envers Stuart, Karl était résigné.
Au loin, le silence se fit parmi ses camarades, ce qui l’étonna suffisamment pour le tirer de ses sombres pensées. Qu’est-ce qui pouvait ainsi imposer le silence aux hommes en cette soirée ? Inquiet, il regagna la clairière au pas de course, pour découvrir une scène improbable. Tous les hommes avaient leurs regards braqués vers deux personnes, avançant d’un pas lent et prudent vers une extrémité du chapiteau sous lequel les chevaliers mangeaient attablés. Narcisse donnait son bras à une superbe femme aux cheveux noirs, tirés en arrière par un diadème orné d’une pierre précieuse, vêtue d’une longue robe carmin, épousant parfaitement sa finesse. Elle avançait pieds nus dans l’herbe gelée, se cramponnant au bras du grec, un léger sourire timide dessiné sur ses lèvres. Karl eut du mal à la reconnaître, mais c’était bien elle, la servante aveugle de l’infirmerie qui l’avait mis dans l’embarras en se moquant cruellement de sa maladresse. Finalement, Narcisse n’avait pas eu besoin que Karl lui passe le bonjour de sa part pour l’avoir à ses côtés. Karl se rendit compte qu’il grimaçait, était-ce de la jalousie ?

Narcisse escorta avec douceur la jeune femme jusqu’à une petite estrade au bout du mess, lui murmura quelques mots avant de s’écarter avec révérence, comme s’il était en présence d’une personne de sang royal. Karl était intrigué, se demandant quelle était la signification de cette scène dont les autres hommes et femmes semblaient pourtant familier vu leur silence attentif. La servante ferma les yeux, prit une longue inspiration et se mit à chanter. Karl sentit les poils sur ses bras se hérisser, un frisson parcourir son dos et son ventre se nouer. Une voix aigüe mais si douce, des sons si ‘‘lisses’’, à défaut d’autre qualificatif. Il mit un certain temps à comprendre son chant, avant de saisir quelques mots en grec. Il en avait appris quelques bribes durant la campagne byzantine, et en se concentrant, il comprit qu’il s’agissait de l’histoire d’une princesse, attendant désespérément son héros, s’en étant allé en guerre. Le chant était triste, exprimant chagrin et désespoir, arrachant de nouveaux frissons à Karl. La princesse se rendait au phare de sa cité, chaque matin, guettant l’horizon jusqu’au soir dans l’espoir de voir revenir son amant, sans que ses vœux ne soient jamais exhaussés. Atteinte de désespoir, elle se laissait convaincre par un courtisan malveillant que son fiancé était mort en mer. Alors, se rendant au phare une dernière fois, elle se laissait chuter dans les flots, dans l’espoir de rejoindre son aimé. Quelques jours plus tard, le guerrier revenait victorieux, les bras chargés de butins, mais apprenant l’horrible nouvelle, ivre de rage, il tua l’homme à l’origine du suicide de sa bien-aimée, avant de la suivre dans la mort. Ainsi s’achevait la chanson à l’histoire tragique. Plusieurs Chevaliers se levèrent pour applaudir lorsque la voix de la servante se tue doucement sur la dernière note. Karl se surprit à avoir les yeux légèrement humides. Narcisse grimpa sur l’estrade avec empressement, baisant délicatement la joue de la jeune femme, avant de lui offrir son bras pour la raccompagner. Karl sentit ses joues s’empourprer. Non, il n’avait aucune raison d’être jaloux… Et pourtant…
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 5:34

Le festin se prolongea tardivement lorsque finalement, Stuart donna à l’ordre à ses hommes de regagner leurs postes ou leurs tentes pour prendre du repos. Il marchait avec Karl en direction de la sienne, ils devaient parler intendance. Le camp risquait de s’agrandir prochainement car les éclaireurs rapportaient qu’un des leurs revenait accompagné d’une vingtaine de renégats comme eux. Leur nombre augmentant, ils allaient devoir organiser avec plus de précision encore leurs raids de ravitaillement, cibler plus efficacement les fermes et villages voisins afin de ne pas les mettre trop à mal, et éviter qu’un des leurs ne finisse par se montrer violent ou que leurs activités n’attirent l’attention de Rénald et de ses Tuniques Noires. Alors qu’ils discutaient de la meilleure manière d’organiser une rotation parmi les membres de ces expéditions, Stuart tendit une carte enroulée à Karl qui dut tendre le bras pour la saisir. Une violente douleur lui arracha un cri étouffé et il fut plié en deux sous le choc.

- Vos coutures n’ont pas apprécié. Constata Stuart avec pragmatisme en fronçant les sourcils, contrarié de ce contretemps.

- Ce n’est rien, répliqua Karl en se redressant, pressé de prouver qu’il était opérationnel. Ça attendra.

- Je ne crois pas ! Objecta sèchement Stuart en pressant du bout des doigts le flanc de Karl qui faillit défaillir.

Sa tunique à cet endroit fut imbibée du sang qui s’écoulait de sa blessure qui s’était rouverte. Celle-ci, pourtant vieille de plusieurs semaines, avait tardée à guérir, vu ses nombreux entrainements et ses heures de sommeil qui se faisaient de plus en plus courtes : ce n’était guère étonnant.

- Allez-vous faire recoudre ! Ordonna Stuart. Et ce n’est pas négociable ! Nous avons quelques jours encore devant nous avant de devoir sérieusement envisager de revoir nos méthodes de ravitaillement. Donc, nous pouvons bien attendre que la nuit passe avant d’en discuter, ajouta-t-il finalement avec un sourire apaisant, conscient qu’il se montrait souvent dur dans ses propos.

- Très bien, souffla Karl. Bonne nuit mon Seigneur.

- Bonne nuit Karl, répondit Stuart avec un clin d’œil.

L’Intendant, à peine de cinq ou six ans son aîné pouvait tantôt se montrer froid et dur comme l’acier, et tantôt complice et joyeux. C’était là son fardeau se dit Karl, le pouvoir lui était tombé dessus sans qu’il n’eut son mot à dire, avec les responsabilités qui allaient avec. Il devait jongler avec sa personnalité et ses responsabilités nouvelles. Pour cela, Karl ne l’enviait pas. Clopinant vers la tente d’Imad, le Danois constata que de la lueur était visible à l’intérieur, il aurait pensé que l’Arabe serait déjà endormi, n’ayant pas participé à la fête, préférant à juste titre profiter de ces quelques heures pour se reposer tant qu’il le pouvait. Et lorsque Karl fut presque à l’entrée de la vaste tente servant d’infirmerie, il surprit la voix douce de la servante aveugle, qui murmurait un chant apaisant. Il écarta les pans de toile pour entrer et la vit, assise au chevet d’un chevalier blessé au ventre, posant sa main sur son front que même depuis l’entrée, Karl devinait qu’il était brûlant de fièvre. Le malheureux, inconscient, était couvert de sueur, et lorsque la servante retira sa main de son front pour attraper une serviette baignant dans un seau d’eau, il se mit à pousser des gémissements pathétiques, la fièvre le faisant délirer à nouveau et pousser des plaintes incompréhensibles. Avec des gestes d’une douceur infinie, la femme utilisa le tissu humide pour l’éponger en continuant de chanter, et appliqua sa main sur son front tandis qu’elle continuait de le toiletter de l’autre. Ses gémissements cessèrent, comme si le contact de sa main contre sa peau suffisait à l’apaiser, plus que la fraicheur de l’eau sur son visage.
Debout à l’entrée de la tente, Karl était fasciné. Il se dégageait de la femme une telle aura apaisante qu’il en oubliait son flanc douloureux. Elle finit d’éponger la figure trempée du malade et se pencha sur lui, murmurant quelques paroles que Karl ne parvint pas à saisir et lui baisa délicatement le front, le frôlant de ses lèvres fines. L’homme parut enfin sombrer dans un sommeil paisible.

- Vous auriez dû vous ménager un peu plus Lieutenant, murmura-t-elle en se levant doucement de son tabouret pour se tourner vers Karl.

- Mais comment… Voulut dire ce dernier, mais la jeune femme le coupa en lui faisant signe de parler moins fort, finissant de le désarmer en lui souriant.

- A votre démarche, expliqua-t-elle, j’entendais que vous vous appuyiez moins sur votre jambe gauche que sur la droite pour soulager votre côté. Et puis, j’ai passé des jours et des jours à vous veiller et soigner vos blessures, je connais votre corps par cœur à présent.

Cette dernière réplique fit s’embraser le visage de Karl qui se sentit gêné comme s’il s’était d’un coup retrouvé nu au milieu de la foule, des centaines de paires d’yeux braqués sur lui et des doigts moqueurs pointés vers lui. La servante gloussa, comme si elle avait lu dans ses pensées.

- Ne soyez pas gêné voyons, le rassura-t-elle, je n’ai rien vu.

- Bien sûr, je sais que… Commença Karl, puis, plus embarrassé encore, bafouilla mille excuses avant de réaliser qu’elle moquait encore de lui. Mais pourquoi me faites-vous cela ? Gémît-il, pathétique.

- C’est très amusant ! Avoua-t-elle simplement. Venez à côté, je vais recoudre ça.

La jeune femme se mit en mouvement, glissant dans la tente parmi les tabourets, les tables et les lits telle une danseuse, sans jamais rien heurter à son passage alors que Karl devait se contorsionner avec gaucherie pour se frayer un chemin à travers le désordre qui y régnait, le tout en tentant de ne pas réveiller les blessés et en tentant de ne pas aggraver sa propre blessure. Elle le mena à une partie de la tente à l’écart, séparée des malades par une toile tendue entre deux piquets pour laisser plus d’intimité à la servante dans ce qui paraissaient être ses quartiers. Un lit simple, près d’une table sur laquelle se trouvait divers instruments, posés selon un ordre de grandeur, tous impeccablement nettoyés et disposés parallèlement par rapport aux autres, diverses fioles et des tissus. Elle avait remis son tablier blanc et son foulard violet, sa robe devait reposer dans le coffre au pied de son lit.
Karl obéît avec embarras lorsqu’elle lui indiqua de s’asseoir sur son lit.

- Enlevez-votre chemise s’il vous plait. Lui demanda-t-elle avec un sourire moqueur. Ne faîtes pas le timide.

Karl obtempéra et se retrouva de plus en plus rouge, il le sentait. Elle s’installa à côté de lui, une aiguille et du fil dans une main, un bandage dans l’autre et une fiole au contenu clair sous le bras. Sa blessure rouverte était moche à voir, plusieurs fils qui la refermaient s’étaient déchirés et du sang s’en écoulait. Elle se mit à retirer les fils cassés avec délicatesse, lui arrachant tout de même quelques grognements de douleur, ce à quoi elle répliquait en grec avec quelques mots apaisants.

- Qu’est-ce que ça veut dire ? Demanda Karl pour rompre le silence d’une autre manière que par ses cris.

- Ça veut dire « courage gros bébé », répliqua-t-elle en souriant jusqu’aux oreilles, ce qui énerva Karl passablement.

Le dernier fil enlevé, elle se mit à nettoyer sa plaie avec son tissu imbibé du liquide de la fiole, le processus le brûlait horriblement, mais il serra les dents avec courage…sûrement pour la contredire lorsqu’elle le traitait de gros bébé.

-Je ne sais même pas votre nom au fait… Fit-il remarquer.

-C’est vrai, fit-elle en prenant son aiguille et son fil, se mettant à le recoudre consciencieusement. Cassandra.

Karl aurait bien voulu lui dire que c’était là un joli nom, mais la douleur le condamna au mutisme et à serrer les dents, les larmes aux yeux. Cela lui parut durer une heure, mais lorsque l’aiguille termina son chemin, refermant sa blessure, il poussa un long soupir de soulagement alors que Cassandra se mit à lui bander le torse.

- Et voilà Lieutenant, dit-elle une fois la tâche achevée, lui frôlant les côtes de ses doigts fins.

Celui lui procura un frisson délicieux qui chassa toute douleur, le faisant s’exclamer de surprise.

- C’est vraiment… Merveilleux ! Balbutia-t-il. Cet homme dont vous vous occupiez tout à l’heure, c’était pareil, vous l’apaisiez par votre voix et votre touché… C’est un don ?

- Une malédiction, répondit-elle d’une voix triste, semblant vexée, contrastant avec sa malice habituelle. Cet homme ne passera peut-être pas la nuit, et au moins une dizaine comme lui sont dans un état peut-être pire, et tout ce que je peux faire, c’est ça, les apaiser quelque peu…

- C’est déjà beaucoup, lui assura Karl, car il ne lui paraissait pas normal de la laisser se morfondre malgré les efforts qu’elle semblait faire au quotidien. C’était vous qui chantiez pendant ma convalescence, c’est vous qui m’apaisiez lorsque les cauchemars me prenaient… Sans vous, la folie m’aurait sans doute plus rapidement fauché que mes blessures. Je vous dois la vie. Merci.

Cassandra soupira longuement avant de lui sourire tristement en le fixant avec ses yeux d’un blanc laiteux, une touche de bleu paraissant briller derrière ce voile.

- Merci Lieutenant… Dit-elle en retirant son bandeau lavande, ébouriffant ses longs cheveux noirs avec fatigue. Un peu d’air frais me ferait du bien… Voudriez-vous m’aider à sortir ?

Le souffle coupé, Karl eut du mal à aligner deux mots, se dressant comme un piquet, tendant son bras comme l’avait fait Narcisse quelques heures plus tôt. Quelques secondes passèrent, Cassandra ne bougeant pas, souriant toujours avec cette fois-ci un léger air à la fois amusé et lassé.

- Lieutenant, je ne peux pas voir le bras que vous me tendez…

Karl s’apprêta à se répandre en excuses en lui prenant délicatement le bras, lorsque Cassandra le coupa :

- Je sais, vous êtes désolé. Allons marcher.

*
* *

Alors qu’ils marchaient dans le camp, Cassandra lui racontait des choses et d’autres, à mesure qu’elles lui venaient. Karl la guidait, la tenant délicatement par le bras, la prévenant des obstacles et des irrégularités du terrain. Plusieurs hommes qu’ils croisèrent lui sourirent et lui firent des clins d’œil, ce qui aurait gêné Karl en temps ordinaire, mais il était trop fasciné par ce qu’elle lui racontait pour y prêter attention. Cassandra était née dans un petit village d’Argolide, au Nord-Est du Péloponnèse. Formée à la médecine par son père d’adoption, elle l’avait suivi jusqu’à Thessalonique où il s’était établi. C’était là qu’elle avait rejoint l’Ordre pour suivre cette fois-ci Narcisse. Ce détail avait fait refaire surface la jalousie de Karl qui devait maintenant se l’avouer : la jeune femme lui plaisait. Loin de le repousser, il commençait à croire que sa cécité la rendait encore plus attirante, une faiblesse qui lui donnait l’envie de la protéger, mais les histoires qu’elle lui racontait, son caractère et son autodérision laissaient transparaître une force en elle qui lui imposait le respect. Mais voilà, l’ombre de Narcisse était sur elle. Ils étaient arrivés à une extrémité de la clairière relativement isolée du reste du camp. Cassandra, qui avait passé autour d’elle une épaisse couverture pour se protéger du froid, lui avait demandé de la guider jusqu’à cet endroit précis. Une souche d’arbre trônait là, dominant légèrement le camp et les arbres alentours. Apparemment, elle avait l’habitude de s’y asseoir car elle lâcha le bras de Karl pour s’y rendre sans son aide. Mal à l’aise, il s’accroupit près d’elle, jusqu’à ce que, exaspérée, elle tapota la place à côté d’elle pour l’y inviter.

- J’aime me rendre ici, dit-elle, je m’y sens éloignée de cette guerre. Ça me rappelle des jours plus clairs... Lorsqu’enfant, j’allais regarder le soleil se lever sur Egée. Le ciel et la mer semblaient s’embraser, tout devenait or avec l’arrivée du jour. Car oui, je n’ai pas toujours été aveugle. Même si ma vue n’a jamais été très bonne, j’étais capable de voir étant enfant. Ce n’est que vers mes dix ans que j’ai été plongée dans l’obscurité… Juste comme ça, sans explication, au fur et à mesure, ma vue se troublait, puis s’assombrissait.

- Ce doit être terrible... Murmura Karl, ne sachant quoi dire d’autre.

- On s’y fait ! Dit-elle en haussant les épaules, geste plein de tristesse, mais avec le sourire, toujours. D’un coup, le monde devient plus sombre, il ne reste alors que les sons, les odeurs et le toucher pour points de repères… Et on se rend compte que même s’il est merveilleux ainsi, le monde n’est pas que couleurs, formes et lumières. Je me souviens des chants des oiseaux de chez moi, des mots des flots sur les rochers, du vent dans les feuilles, de la chaleur du soleil sur mon visage, de l’odeur des champs lors des moissons, des fleurs au printemps… On se rend compte que tout cela existe aussi. Et puis, Narcisse est là pour me servir d’yeux, comme vous ce soir.

- Narcisse… Répéta Karl en se raidissant. Cela fait longtemps que vous… Enfin…

Cassandra éclata de rire, un grand rire clair et surpris. Elle prit son visage entre ses mains pour étouffer ses éclats, ce qu’elle ne parvint à faire qu’au bout de longues secondes, interminables pour Karl.

- Dieu sait que Narcisse y a sûrement déjà pensé, pervers qu’il est, parvint-elle à articuler entre deux éclats de rire. Mais croyez-moi, jamais au grand jamais je n’ai pensé à lui comme vous le supposez… Lieutenant… Narcisse est mon frère !

Karl resta figé quelques instants. Puis, se sentant stupide, il se mit à rire aussi. Moins joyeusement que Cassandra, mais il l’accompagna tout de même quelques instants avant de soupirer de soulagement, trop peut-être pour qu’on puisse se méprendre sur sa signification.

- Pardon, je n’ai… Je n’ai vraiment pas l’habitude de parler de ces choses-là… Je suis vraiment… Un bon à rien ! Finit-il en riant.

Ils discutèrent longuement. Cassandra évoquait son enfance, comment ses parents l’avaient abandonné lorsqu’il devint évident qu’elle était condamnée à devenir aveugle un jour. Recueillie par un guérisseur, le père de Narcisse, le vieil homme et le fils devinrent sa nouvelle famille. Rendue très douée dans la médecine grâce à son sens du toucher, elle devint sa disciple. Il y eut des hauts et des bas, et tandis que Narcisse devenait un mercenaire réputé, elle le suivait dans ses déplacements, toujours prête à employer ses talents pour soigner ses blessures. Lorsqu’ils rencontrèrent l’Ordre, Narcisse y vut l’occasion de se faire un peu d’argent, mais, touchée par les nobles ambitions des Chevaliers, Cassandra parvint à le convaincre de s’y engager sérieusement.
Par moment, elle s’arrêtait dans son récit, demandant à Karl de décrire le ciel, l’emplacement des constellations, la courbe de la Lune et si l’aurore pointait. Cela semblait important pour elle. Parfois, elle lui demandait de lui conter sa propre enfance, et Karl s’y employait avec minutie, tentant de n’omettre aucun détail, car il aurait voulu que cette nuit dure éternellement.

- L’horizon s’éclaircie, commenta-t-il finalement après lui avoir parlé de la Hongrie, atténuant cependant le côté sinistre de leurs défaites contre les Svarogs.

Cassandra se leva alors et se tourna sans son aide vers le soleil qui commençait à pointer.

- Oui, je sens la chaleur du soleil… Dans l’obscurité, je peux presque voir sa lueur… Murmura-t-elle.

La jeune aveugle se mit à prononcer à mi-voix quelques mots en grec que Karl peina à déchiffrer. « Le soleil se lève petite fleur… Comme chaque matin. ».

- Lorsque j’étais l’apprentie de mon père, expliqua-t-elle sans qu’il ne l’ait demandé, nous nous levions très tôt avant l’aube pour préparer des onguents et récolter les ingrédients nécessaires à leur confection. C’était ce moment de la journée que je préférais… Quoi que l’on fasse, ou que l’on aille, mon père m’entrainait dehors pour regarder le soleil se lever. Il me disait ces mots… Il disait que c’était sa manière à lui d’être reconnaissant envers Dieu de nous offrir un jour supplémentaire à vivre, en admirant son commencement.

Des larmes coulaient abondement ses joues, poursuivait-t-elle ce rituel chaque matin ?

- Même sur son lit de mort, il nous a demandé à Narcisse et moi de l’aider à regarder chaque levé de soleil, poursuivit-elle. Sauf le dernier. Lorsqu’il sentit son dernier instant venir… Il nous a dit que cette fois-ci, le soleil ne se lèverait pas sur sa journée. Narcisse ne veux plus assister aux levés de soleil, c’est un souvenir trop douloureux. Merci Karl d’avoir attendu avec moi.

- De rien… Murmura Karl, ne sachant que dire d’autre, ne sachant s’il devait la prendre dans ses bras, la consoler, la laisser, ou quoi que ce soit d’autre. Alors, il dit la première idiotie qui lui vint à l’esprit. Ça explique sa difficulté à lever son cul du lit avant midi.

Cassandra le "regarda ", la bouche entrouverte, choquée. Karl grimaça, sentant qu’il n’aurait pas dû tenter de plaisanter en un tel moment. Mais la jeune femme pouffa de rire, en acquiesçant.

- Oui, ça doit être ça. Merci Karl… C’est comme ça que je voudrais commencer chaque journée : en riant.

Il la raccompagna jusqu’à sa tente, alors que le camp s’éveillait. Alors qu’ils s’approchaient de l’infirmerie, Karl se rendit compte à quel point il lui était douloureux de la raccompagner, il aurait voulu être capable de faire se coucher le soleil à nouveau pour passer une deuxième nuit blanche à ses côtés à attendre les premières lueurs de l’aube. Même sans parler, même sans la regarder, attendre à ses côtés aurait été une joie incommensurable. Mais finalement, ils atteignirent la tente.

- Merci beaucoup Karl, lui dit-elle avec un sourire fatigué. Cela a beaucoup compté pour moi, plus que vous ne pouvez le croire.

- Ce fut un plaisir, balbutia-t-il en souriant comme un idiot, tiraillé de fatigue, mais heureux.

- Je voulais vous dire autre chose, ajouta-t-elle, cette fois gênée. Pendant votre convalescence, vous parliez beaucoup alors que la fièvre vous tenaillait. "Skorping ", "Madum So" et "Gorm", ces mots revenaient souvent.

Bien sûr songea Karl, Skorping était l’abbaye où il avait grandi, Madum So le lac où il plongeait régulièrement lorsque ses sautes d’humeur d’adolescent le prenaient et père Gorm l’abbé qui dirigeait leur communauté. C’était logique qu’il ait rêvé de ces lieux et de l’homme qui l’avait élevé.

- Mais surtout, vous parliez de Hakon. Vous appeliez cette personne lorsque vous étiez particulièrement agité.

Karl cette fois-ci fut troublé, car ce nom ne lui évoquait absolument rien. Etait-ce là un indice sur son passé perdu ? Ou une invention de son esprit assaillit par la fièvre et délirant ?

- J’espère que cela vous aidera autant que vous m’avez aidé cette nuit.

Sans qu’il ne s’y attendre, Cassandra lui déposa un baiser sur la joue et le quitta, entrant dans sa tente, le laissant là, hébété. Karl oublia toute cette histoire de personnes qu’il appelait, il oublia la rébellion encore à l’état larvaire, il oublia Rénald, Stuart, Toulouse. Seul comptait pour lui cette délicieuse sensation que lui avait procuré cet effleurement des douces lèvres de Cassandra sur sa joue. Il regagna sa propre tente et se coucha en tentant de conserver intact dans son esprit ce souvenir. Et peut-être Cassandra réitérerait-elle ce baiser si à nouveau il l’accompagnait observer le lever du soleil demain matin… Karl s’endormit, le sourire aux lèvres.
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 7:01

Nuit du 17 mars 1153, Terres de l’Ordre, Camp des rebelles de Stuart de York.

Dans la tente de commandement, Patrick resta coi un moment avant de se lever. Il salua Stuart en inclinant la tête et s’éloigna d’un pas accablé. Karl se sentit très stupide, quel imbécile il faisait. Durant la réunion entre Stuart de York, Harold Harper, Patrick et lui, Karl n’avait pas hésité à évoquer la participation de Livio Daleva au massacre d’Antoine de Caen aux Gorges du Voleur. De là, il avait ajouté qu’il n’était pas étonnant qu’à présent, Livio mène personnellement les Gardes de Fer à la poursuite des Chevaliers de l’Ordre cherchant à fuir le joug de Rénald. Malgré ses défauts, Livio était presque un père pour le jeune homme, et il n’avait pas besoin de savoir qu’il était occupé à massacrer des dizaines de Chevaliers pendant que lui-même participait à l’organisation de la résistance contre Rénald. Il voulut rattraper le jeune homme, mais une énorme main le retint par l’épaule. Harold regardait Patrick s’en aller dans l’obscurité de la nuit, passant entre les feux de camps comme une ombre.

- Il a besoin d’être seul, Stuart a raison, ce n’est plus un gamin, dit-il avec tristesse. S’il a besoin de réconfort, soit il le trouvera seul, soit il viendra le demander. Mais il ne faut plus le ménager, c’est un homme aujourd’hui.

Karl voulut protester, mais Harold avait raison, lui-même avait l’impression d’être seulement entré dans l’âge adulte depuis quelques semaines seulement. A vrai dire, il avait l’impression que tous les événements précédant Fort Sarrack s’étaient déroulés dans une autre vie, ou même, étaient ceux d’un autre que lui. Il devrait vivre avec son fardeau, et Patrick avec le sien. Il appréciait le jeune homme, franc et joyeux, même s’il était en proie à des humeurs sombres par moment, qui le faisaient ressembler à son mentor. Cela attristait Karl au plus haut point. Patrick avait hérité d’une dure mission : trouver Raymond de Toulouse et lui proposer une alliance, et lui, il venait de lui plomber le moral en lui rappelant quel assassin était son mentor, son ami et même père par adoption.

- Va trouver tes hommes et les éclaireurs qui ont repéré ta cible, lui conseilla Harold tandis qu’il prenait congé de Stuart en compagnie de Karl, tous deux se dirigeant vers leur tente qu’ils partageaient un peu plus loin : tous deux s’étaient liés d’amitié depuis que le grand Pisteur les avait rejoint après avoir été banni de l’Ordre. Prends de quoi te tenir à l’écart de toute civilisation pendant une semaine et part avant l’aube. Privilégiez les voyages de nuit, les patrouilles sont nombreuses à la frontière.

- Oui pa’, j’y penserai, se moqua Karl en souriant au Norvégien qui le foudroya d’un regard mauvais, même si en réalité, il trouvait cette plaisanterie récurrente plutôt amusante.

- Et embrasse qui tu sais avant de partir, ça te portera chance.

Karl se sentit rougir jusqu’aux oreilles et repoussa le grand homme des bois, souriant d’un air gêné. Harold poussa un ricanement qui se voulait maléfique et s’en alla, laissant Karl, le visage rouge et un sourire à présent bêta inscrit sur son visage. La veille, peu avant l’aube, Cassandra et lui avaient attendu le soleil comme ils en avaient pris l’habitude depuis quelques semaines, et là, sur leur souche, ils avaient discuté… Puis, le silence s’était fait. Ils étaient blottis l’un contre l’autre pour se protéger du froid. Elle était légèrement tournée contre lui, si bien qu’il sentait à chacune de ses respirations un sein à travers sa robe lui frôler le bras. Son cœur sur le point d’exploser, Karl s’était penché vers elle, Cassandra semblant le sentir s’approcher avait relevé le menton tandis que sans même s’en apercevoir, il avait glissé sa main dans sa longue chevelure noire. Et c’est ainsi que… Harold les avait interrompu, revenant de sa patrouille nocturne, un grand sourire sur les lèvres. Le couple s’était écarté l’un de l’autre, Karl rouge jusqu’aux oreilles, Cassandra souriant légèrement, gênée, s’était levée et avait demandé à Harold de la raccompagner jusqu’à l’infirmerie. Karl, écœuré, désespéré et enragé, les avait vu s’éloigner bras dessus bras dessous, Harold s’empêchant de rire et lui lançant un clin d’œil moqueur. Plus tard dans la journée, Karl avait failli en venir aux mains, seulement, le grand chasseur l’avait maîtrisé facilement, profitant de sa colère pour le dominer par sa stature et sa technique, mais profitant pour lui glisser quelques mots pendant qu’il l’immobilisait.

- Tout ce qu’elle attend maintenant, c’est que tu fasses le premier pas comme un grand et c’est gagné. Elle est accroc, ça saute aux yeux.

Et Karl avait bien l’intention de suivre son conseil, ayant compris qu’elle le testait, le faisait tourner en bourrique, comme elle aimait tant le faire, rien d’étonnant. Il allait devoir intercepter des déserteurs de l’armée de Rénald au Nord du camp et les convaincre de les rejoindre. Mais il avait bien l’intention de ne plus faire traîner son histoire avec Cassandra : voilà des semaines qu’ils parlaient avant chaque aube, se tournaient autour sans rien oser entreprendre. Karl ne pouvait plus attendre, il l’aimait sincèrement, c’était une certitude à présent. Il voulait qu’elle soit sienne.
Marchant vers l’infirmerie, un grand sourire aux lèvres, il se sentit plus heureux et courageux que jamais auparavant, sûr et certain de ce qu’il voulait et allait faire.

Lorsqu’il entra dans la tente où Cassandra s’occupait des malades et blessés, il la trouva occupée à recoudre la jambe blessée d’un soldat hébété par les plantes qu’elle lui avait donné pour calmer ses douleurs. Karl sourit en repensant à la fois où elle lui avait recoud une vieille blessure qui s’était rouverte. Elle n’avait pas été aussi prévenante, faisant cette opération à vif sans anesthésie.

- Si tu n’es pas blessé, tu n’as rien à faire ici que je sache Karl Skapty ! Lui lança-t-elle sans arrêter son œuvre.

N’étant plus surpris par sa capacité à détecter sa présence sans avoir besoin de le voir ni de l’entendre, Karl fut tout de même impressionné comme toujours par son talent. Cassandra finit de s’occuper du soldat qu’elle repoussa délicatement sur son lit où il s’endormit presque aussitôt.

- Je suis là pour l’accueil voyons, répliqua-t-il d’une voix ironique, tout sourire. Une telle joie de recevoir c’est touchant.

- Tu n’es plus drôle depuis que tu as commencé à deviner quand je me fichais de toi… Bouda Cassandra en souriant à son tour.

Il la suivit alors qu’elle se dirigeait vers ses appartements. Là, elle remit en place son bandana couleur lavande, feignant de s’apercevoir qu’il était encore là.

- Quelle est ma couleur ? Demanda-t-il une fois encore.

Quelques jours plus tôt, Cassandra lui avait confié que certaines personnes émettaient une couleur autour d’eux, parfois faible, parfois forte, le phénomène allant croissant à mesure que les affinités avec celle-ci augmentaient. Ainsi, elle pouvait dans sa cécité voir Narcisse, son frère par adoption, qui était rouge foncé. Bien que chaque personne ait sa couleur propre, elle avait remarqué que celles qui s’approchaient du pourpre étaient souvent superficielles et portées sur le sexe… Ce qui correspondait bien à Narcisse. Stuart était orange quant à lui, couleur décelée chez les personnes complètes et dynamiques tandis qu’Harold était d’un rouge éclatant, couleur des personnes modestes et franches. Cependant, Cassandra refusait de révéler à Karl sa couleur, et curieusement aussi celle de Patrick.

- Tss tss tss, c’est très personnel comme question ! Répliqua-t-elle en secouant un doigt accusateur sous son nez, se jouant encore de lui.

Sans qu’elle n’ait le temps de réagir, Karl lui attrapa la main avec douceur, la surprenant et la serra délicatement. Cassandra en eut le souffle coupé, il pouvait voir les veines de son cou se contracter avec frénésie, comme les siennes sûrement, son cœur battait la chamade.

- Peut-être est-il temps alors ? Osa-t-il dire finalement. Cassandra. C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom. Je crois que… Non… Je sais que j’ai besoin de toi à mes côtés. Mais… Ce que je veux dire c’est… Pardon, c’est difficile. Je…

Avant d’avoir eu le temps de finir sa phrase, des hurlements paniqués retentirent dans la pièce voisine.

- Imad ! Cassandra ! A l’aide !

Maudissant sa malchance, Karl suivit Cassandra qui se précipitait pour voir ce qu’il se passait. Dans la tente, deux hommes entrèrent en courant, portant un par les pieds et l’autre sous les bras un Chevalier, blessé à l’abdomen. Du sang giclait de ses blessures d’où surgissait une côte brisée. Les Chevaliers déposèrent le malheureux sur une table au milieu de la pièce, faisant valser les instruments qui y étaient posés.

- Que s’est-il passé ? Demanda Karl avec empressement, ses réflexes de guerrier prenant le pas sur sa déception et ses sentiments alors que Cassandra se mettait à la tâche d’essayer de sauver le blessé.

- Une demi-douzaine de Gardes de Fer ! Expliqua un des deux patrouilleurs. Ils marchaient droit vers le camp. Nous les avons exterminés mais nous avons des blessés !

- Nous sommes repérés ? S’inquiéta Karl, craignant le pire.

- Non, je ne crois pas, ils semblaient marcher dans la forêt en suivant une piste sans se douter de ce qui les attendait.

- Prions pour qu’ils n’aient pas alerté des copains à eux à propos de cette piste. Merde ! Jura Karl.

D’autres soldats amenèrent de nouveaux blessés, trois exactement, deux étaient légers, mais le troisième arborait une vilaine plaie au cou et la moitié de son visage avait semble-t-il été emporté par un coup d’épée ou de hache, laissant entrapercevoir un œil mort et les os nus sous la bouillie sanguinolente qui lui servait à présent de figure. Lui indiquant l’état grave du dernier homme, Karl mena Cassandra jusqu’à celui-ci pour qu’elle s’en occupe en priorité. Alors qu’elle commençait à nettoyer ses blessures et préparer ses outils pour stopper les hémorragies, Karl ne put réprimer une exclamation alarmée que Cassandra ne manqua pas de remarquer.

- Karl ? Demanda-t-elle inquiète, les mains pleines de sang du blessé, occupées à suturer ses plaies. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Karl ne trouva pas la force de répondre, le regard fixé sur le visage mutilé de Narcisse aux portes de la mort.

- Karl ? Karl ? Appela la jeune femme, paniquée. Dis-moi ce que tu voies ! Dis-moi !

- Tu… Tu… Ne le voies pas ? Bredouilla Karl, la voix tremblante d’émotion de voir son ami dans cet état.

Cassandra se figea le regard tourné vers le corps inerte de son frère, soudainement paralysée. Le temps semblait s’être arrêté avec elle, seules les giclées de sang provenant des artères sectionnées de Narcisse prouvant que le monde avait continué de tourner en son absence.

- Narcisse ? Appela faiblement Cassandra, d’abord hésitante, puis hystérique. Narcisse ? Je… Je ne le vois plus… Karl ! Je ne le vois plus ! Je ne le vois plus !

Prise de panique, la jeune femme recula et trébucha plus d’une fois dans un siège ou un objet trainant au sol, au milieu desquels elle évoluait en toute aisance d’ordinaire. Répétant ces mots « Je ne le vois plus ! », essuyant avec frénésie ses mains couvertes du sang de son frère sur son tablier. Karl se précipita et lui saisit les poignets, la jeune femme se débattit avec fureur si bien qu’il dut refermer sa poigne pour la forcer au calme.

- Cassandra ! L’appela-t-il, avec force et autorité comme s’il s’adressait à l’un de ses hommes. C’est moi, Karl ! Oui, c’est Narcisse, et il a besoin de toi ! Allez chercher Imad, maintenant ! Hurla-t-il en se tournant vers un Chevalier présent, figé devant ce spectacle.

Fermement, il accompagna Cassandra auprès de son frère qui n’allait pas tarder à perdre son dernier litre de sang si rien n’était fait.

- Cassandra, Narcisse a besoin de toi, s’il te plait… L’implora-t-il avec plus de douceur cette fois.

Les larmes coulant abondamment sur son visage, la jeune femme s’approcha de son frère, les mains tremblantes, tentant de les abaisser mais sans succès.

- Narcisse ! Supplia-t-elle. S’il te plait…

- Imad ! Appela Karl, comprenant qu’elle ne pourrait rien faire. Mais qu’est-ce qu’il fout ce salaud d’infidèle ? Imad !

Au même moment, le chirurgien Sarrazin entra en courant dans la tente, appréhenda la scène et poussa Cassandra pour prendre le relai face à Narcisse.

- Cassandra, apportez-moi mes pinces, des serviettes, mes onguents et les flacons de ma commode ! Ordonna-t-il en se mettant à l’œuvre, puis, voyant que la jeune aveugle ne réagissait pas, se tourna vers elle, surpris et furieux. Cassandra !

- Je ne le vois plus… Murmura-t-elle en guise de réponse, levant ses mains tremblantes, toujours couvertes du sang de son frère.

- Sortez-là d’ici ! Cria Imad, furieux, après avoir juré en arabe. Sortez tous ! Fichez-le camp !

Karl passa son bras autour de Cassandra et sortit presque en courant, une boule au ventre, craignant de perdre en même temps un bon ami et celle qu’il aimait.
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 4 Mar - 14:20

Je n'ai encore lu que les trois premiers post,mais ciel que ton style m'avait manqué Squall Smile

Le personnage de Narcisse est intéressant,celui de la servante aussi,bref tu sembles bien inspiré ! Et la métamorphose de Karl est saisissante de réalisme,bravo à toi.

Edit : voila,j'ai finis,excellent,mais je suis plus fan des passages avec notre fêlé de Livio que ceux avec notre nain romantique MrGreen
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Lun 5 Mar - 2:22

Citation :
La discussion semblait vive et le grand blond semblait la dominer, sa voix porteuse d’une autorité naturelle couvrant celles de plusieurs de ses interlocuteurs, malgré qu’ils fussent plus âgés.

Pierre Richard, sort de ce corps !!! MrGreen
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Lun 5 Mar - 9:39

Je me suis couché à 3h du mat' pour tout lire et je le regrette pas, c'est tout simplement parfait, je n'ai rien à dire et rien n'a rajouté Smile
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Galadas
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Lun 5 Mar - 11:26

Si je peux me permettre, plutot que mettre pantalon gris quand karl s'habille, si tu peux mettre chausses grise, ce serait plus histo MrGreen
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Jeu 29 Mar - 4:11

18 mars 1153, Terres de l’Ordre, Camp des rebelles de Stuart de York.

Il était presque midi lorsque Imad sortit de l’infirmerie, son tablier couvert d’un sang séché et noir, s’essuyant les mains dans un chiffon aussi sale, le regard rougi par la fatigue et une expression lasse peinte sur le visage. En voyant que Karl avait attendu là une bonne partie de la nuit et du jour, il soupira, prenant un air renfrogné : le chirurgien d’ordinaire assez sympathique quoique distant semblait encore plein d’amertume et Karl se mit à craindre le pire. La veille, lorsque Cassandra avait finalement repris ses moyens, elle l’avait rejoint afin de l’aider à soigner Narcisse, son frère horriblement blessé lors d’une escarmouche contre la Garde de Fer. Depuis, Karl n’avait eu de nouvelles ni de l’un ni de l’autre. Quelques serviteurs entraient et sortaient, les bras chargés de linges, de baumes et autres nécessaires de soins, mais aucun n’avait le temps, l’envie ou la capacité de le renseigner sur le sort de son ami et de celle qu’il aimait tant. Imad se mit devant Karl et le fixa un instant de ses yeux injectés de sang, comme s’il était responsable de ce qu’il s’était produit.

- Le Lieutenant Helios est tiré d’affaire, dit-il sans que son accent exotique n’amenuise la rancœur dans sa voix. Il gardera les marques de ses blessures toute sa vie et je ne saurais dire quand il reviendra parmi nous… Ou même si il reviendra parmi nous. Et estimez-vous en heureux ! Maintenant, excusez-moi, mais je suis las… Las et désappointé.

Sans plus de cérémonie, Imad le dépassa en le bousculant, rejoignant sûrement sa tente personnelle. Karl aurait souhaité l’interroger sur le devenir de Cassandra, mais il devinait que le sujet n’était pas à aborder. Prudemment, il s’aventura dans l’infirmerie, dépassant l’aile des blessés légers pour s’enfoncer vers le pavillon des blessés graves. Là, il repéra très vite Cassandra, assise auprès de son frère, le visage de ce dernier couvert de bandages blanc, si bien qu’on apercevait à peine une oreille intacte de son côté, et un trou au niveau de la bouche pour le laisser respirer. Sa poitrine se levait doucement à un rythme régulier, et chaque souffle était accompagné d’un sifflement strident. Cassandra, vêtue de son tablier rougi du sang de son frère, lui tenait une main en fixant son visage. Karl voyait les traces qu’avaient formées les larmes à présent séchées le long de ses joues, sûrement était-elle à présent incapable d’en fournir une seule supplémentaire. Karl s’approcha, presque sur la pointe des pieds, s’interdisant de respirer pour ne pas que le silence dans la tente ne se brise, à peine perturbée jusque-là par les sifflements de Narcisse, avec la même solennité que dans les églises.

- Même à présent, je ne puis le voir... Murmura Cassandra, l’ayant perçu d’instinct comme d’ordinaire. C’est comme si son aura s’était effacée…

Elle serra la main de son frère plus fort encore et Karl se précipita lorsque la poitrine de la jeune aveugle commença à se soulever avec frénésie quand des sanglots finirent par ressurgir. Mais elle leva son autre main avant qu’il ne l’atteigne, lui faisant signe de ne pas s’approcher. Un coup de poignard en plein cœur pour Karl.

- Non ! Murmura-t-elle en étouffant un sanglot. Non Karl. Je…

- Cassandra, tu es bouleversée je sais, la rassura-t-il en s’approchant. Tu n’as pas à t’inquiéter, Narcisse va aller mieux, mentit-il. Imad a été odieux avec toi, c’est un…

- Imad a eu raison de me parler comme il l’a fait ! Le coupa Cassandra en lui faisant toujours signe de s’approcher, gardant ses yeux morts fixés sur le visage de son frère, sa voix avait prit un ton que Karl ne lui avait jamais entendu jusqu’ici, dur et presque en colère. Je suis celle qui l’assiste, des vies dépendent de moi, de mon sérieux, de ma force… Et lorsque mon frère a eu besoin de moi, je suis restée… Figée. J’étais incapable de faire quoi que ce soit.

- Tu es trop dur avec toi-même, tenta de la raisonner Karl, n’importe qui d’autre aurait réagi exactement comme toi. Imad était là pour prendre le relai, Narcisse est sauf maintenant !

- Il aurait pu en être autrement, dit Cassandra, n’en démordant pas. S’il avait mis juste une ou deux minutes supplémentaires à venir, peut-être serait-ce la main glacée du corps sans vie de mon frère que je tiendrais à cette heure.

- Tu es retournée aider Imad dès que tu l’as pu ! S’écria presque Karl, rendu fou par la distance que Cassandra imposait entre eux. Tu as fait tout ce dont tu étais capable !

- Ce n’était pourtant pas suffisant, cracha Cassandra avec mépris pour elle-même, Narcisse avait besoin de moi sur le champ, pas une heure plus tard ! J’ai été faible. Je n’en ai pas le droit.

Karl n’en pouvant plus, il repoussa la main de sa bien-aimée et s’agenouilla à côté d’elle pour la prendre dans ses bras comme il aurait voulu le faire la veille au soir. Mais elle se raidit et tourna vers lui son visage sur lequel il pu lire colère et, dégoût. Il n’aurait pas cru possible que les yeux d’une aveugle puissent être aussi expressifs, mais il y voyait toute la rage qui bouillait en elle et il ne put poursuivre son geste pour l’étreindre et recula lentement. La colère sur le visage de Cassandra se dissipa, remplacée par la peine. Une idée terrible traversa le cœur de Karl comme une flèche glaciale, il se sentit comme aspiré vers le sol, un vertige qu’il dut repousser avec force pour garder son équilibre.

- Karl… J’ai été égoïste... Lui dit-elle d’une voix tremblante. J’ai été égoïste de penser que je pourrais vivre une vie normale. J’ai voulu faire passer mes désirs avant mes devoirs et hier soir, Dieu a choisi de me montrer à quel point mon erreur était grossière en m’envoyant mon frère à l’agonie.

Karl voulut protester, mais elle ne lui en laissa pas l’occasion :

- Je ne veux pas avoir à revivre ça avec toi. Je ne le permettrai pas, m’attacher à toi fut une erreur. Alors, je voudrais que tu arrêtes de venir me voir, ne cherche plus à me parler, ni à prendre de mes nouvelles. Je dois m’occuper de mon frère et des gens qui ont besoin de moi ici, c’est là ma place. »

- Non… Murmura Karl d’une voix à peine audible. Tu ne peux pas… Pas comme ça. Cassandra, tu es bouleversée… Tu…

- Pas bouleversée, je suis réaliste, répliqua-t-elle avec sévérité. Je ne peux pas faire mon devoir si tu es là à me distraire. J’ai apprécié nos discussions, ce fut rafraichissant, mais pareilles distractions me sont interdites.

- J’étais une distraction ? Répéta Karl, sous le choc, chaque mot de Cassandra était un coup de poignard supplémentaire.

- Tu crois que tu étais le premier ? Lança-t-elle avec cruauté. J’ai connu des hommes avant toi, j’en connaitrai d’autres. Tu trouveras une petite femme toi aussi un jour, mais moi, je ne peux me permettre une idylle insignifiante avec un jouvenceau. Va-t-en s’il te plait.

Karl avait l’impression que le sol était en train de se dérober sous ses pieds, l’absorbant comme s’il s’enfonçait dans une boue glaciale, prête à l’étouffer. Mais en baissant les yeux, il ne vit que la terre battue, bien solide sous ses bottes. L’expression de Cassandra était impénétrable, le corps raidi par la détermination, son magnifique visage figé. Karl entendait son cœur battre dans ses oreilles, mais il ne voyait qu’elle, elle et ses yeux blancs qui exprimaient clairement sa colère. Une voix prononça quelques mots, faibles et tremblants, et il se rendit compte que c’était lui qui venait de dire d’une voix pathétique :

- Mais…Je t’aime.

- C’est bien là le problème, coupa-t-elle sèchement. Moi, je ne t’aime pas. Tu étais juste un jeu. Va-t-en s’il te plait.

Hurler, frapper, pleurer, tout ça aurait été plus logique. Mais Karl, sans savoir pourquoi ni comment il en eut la force, hocha simplement la tête et s’éclipsa d’un pas naturel. Concentré sur ses gestes, il était étonné de l’assurance de son équilibre et se retrouva dehors en un rien de temps, comme si la traversée de l’infirmerie sous le regard aveugle de Cassandra s’était perdue en chemin dans les limbes de sa mémoire. Il regarda autour de lui le camp comme s’il le découvrait pour la dernière fois… Une seconde ? Une minute ou une heure ? Il n’aurait su le dire. Mais un homme, dont il ne parvint pas à le reconnaître, vint le voir en lui disant :

- Lieutenant, l’escouade est prête, il faut partir maintenant si on veut avoir encore une chance de rattraper les déserteurs !

La mission de Stuart, des déserteurs, au Nord, il fallait les contacter, les convaincre de se joindre à eux. Tout lui revint aussitôt. Karl lança un ordre, sûrement de se mettre en route et il partit en courant, laissant son officier en second perplexe au milieu du camp, surpris par l’expression abasourdie du Danois, se demandant quel trouble l’habitait. Car lorsqu’il l’avait trouvé là, errant entre les tentes, il aurait juré avoir vu des larmes dans ses yeux avant de réussir à attirer son attention.
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Jeu 29 Mar - 10:15

C'est amour gloire et beauté dis donc lol!
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Jeu 29 Mar - 21:26

amour gloire et bouclier plutôt MrGreen
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Jeu 29 Mar - 21:45

Amour avec un grand hache MrGreen
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Sam 7 Avr - 4:39

Aube du 22 mars 1153, forêt, sur les Terres de l’Ordre.

Suivi par une vingtaine de renégats et par autant de ses hommes, Karl avançait à grands pas à travers les buissons bourgeonnants et les arbres où de timides fleurs affrontaient quelques minces neiges printanières sous un ciel gris s’éclaircissant paresseusement sous l’aurore. Voilà quatre jours à présent qu’il était parti en mission, ramener cette poignée de déserteurs pour les rallier à Stuart. Cela n’avait pas été chose facile de les rattraper avant qu’ils ne s’évanouissent dans la nature, de les aborder sans se faire percer de flèches et braver l’autorité de leur meneur pour les persuader de risquer leurs vies en combattant Rénald. Karl avait été obligé de se salir les mains et de décapiter leur chef, un gros lard fort en gueule, arrogant et dénué de cervelle, tout juste bon à brailler jusqu’à ce que le glaive de Karl ne le raccourcisse d’une tête. Après ça, il avait été plus simple de se faire entendre sans que cette grosse merde ne l’interrompe, et il avait pu leur parler. Cette mort était nécessaire, il avait ainsi réussi à accomplir sa mission, mais Karl reconnaissait que l’agressivité qui l’habitait et qui avait guidé sa lame était toute nouvelle chez lui… Et n’était sûrement pas étrangère à la manière dont Cassandra l’avait traité. Repenser aux horreurs qu’elle lui avait lancé le mit en rage. Si l’abruti qui guidait les déserteurs était encore en vie, il l’aurait bien tué à nouveau, il l’aurait fait beugler et couiner juste pour passer ses nerfs, et Karl n’en était pas très fier. Il ne regrettait pas la mort de ce connard, mais il était effrayé d’y avoir éprouvé un certain réconfort et même du plaisir.

- Lieutenant ! L’appela son officier en second, revenant en courant de l’avant où il était parti en éclaireur. Mauvaise nouvelle !

Karl le rejoignit en quelques foulées et fit signe à ses hommes de cesser la progression, et en bons soldats, ils se mirent à couvert derrière chaque cachette disponible.

- Le camp a été attaqué, souffla l’officier à bout de souffle. Le Seigneur de York a été contraint de faire sonner la retraite, il se replie sur le second campement, à l’est.

- Le second camp ? Répéta Karl, terrifié. Quand ? Par qui ? Cassandra ?

- Je… Je n’en sais rien lieutenant, bredouilla l’officier, inquiet de la panique de son supérieur.

Sans un mot de plus, Karl fila comme une flèche, courant à travers les sous-bois vers l’endroit où il présumait que son subordonné avait rencontré les rescapés de l’attaque du camp. Il n’avait qu’une pensée, qu’une seule envie : s’assurer que Cassandra allait bien.

Lorsqu’il atteignit la longue colonne de soldats en déroute, il mit quelques instants pour comprendre dans quelle direction se diriger, voyant les hommes marcher péniblement vers l’est, les bras chargés de bagages, escortés par des chevaliers armés, scrutant autour d’eux avec prudence, le voyant filer à côté d’eux avec scepticisme. Ils étaient des dizaines à avancer par deux ou trois, certains à cheval, d’autres sur des charrettes tirées par des bœufs, des ânes, de vieux chevaux ou même des hommes. Un homme sur dix tenait une petite lanterne afin de baliser la piste à suivre en émettant le moins de lumière possible. Où que Karl porta le regard, il ne vit que des hommes blessés, des femmes accablées de colis, paquets et cagettes remplies, mais nulle part de jeune femme mince guidée par une bonne âme pour palier sa cécité.

- Cassandra ! Appela Karl en remontant la colonne en courant. Cassandra !

Plusieurs soldats l’enjoignirent à se taire, mais il les ignora, continuant sa course vers l’avant de la colonne de réfugiés jusqu’à ce qu’un homme ne se précipite sur lui. Karl s’apprêtait à le frapper de la gauche et de dégainer de la droite, mais il reconnut juste à temps Imad, le chirurgien en chef qui lui criait de se taire pour couvrir ses propres hurlements.

- Imad ! Où est Cassandra ? Demanda-t-il en l’attrapant par le col et en le secouant. Où est-elle ?

- Mais taisez-vous ! Ordonna Imad. L’ennemi est peut-être tout proche, vous allez nous faire massacrer !

- Où est-elle ? Répéta inlassablement Karl sans se soucier du bruit qu’il faisait.

- Elle doit être parmi les derniers à être partis ! Répondit finalement l’arabe, comprenant qu’il ne servirait à rien d’essayer de le raisonner. Vers l’arrière du convoi !

Karl repartit après avoir rejeté le médecin sans ménagement, filant à toutes jambes pour retrouver la femme qu’il aimait. Il courait, ne se souciant pas de trébucher, de la douleur dans ses cuisses et ses mollets, du brasier dans sa poitrine ni de son cœur qui ne tarderait pas à exploser. Malgré ses appels, il ne recevait pas d’autres réponses que des regards ahuris, des injures et des ordres l’incitant au silence. En quelques secondes, il fut arrivé à la queue de la colonne qui serpentait lentement entre les arbres, les derniers chevaliers qui couvraient les arrières des rescapés le regardèrent avec effarement et l’un d’eux vint lui demander ce qu’il venait faire là avec colère.

- Je cherche une femme ! Une guérisseuse, aveugle, Cassandra !

L’homme le regarda d’un air qui glaça le sang de Karl, regret et malaise.

- Elle a insisté pour que son frère soit escorté avant elle jusqu’au convoi, le chevalier qui était parti la récupérer n’est jamais revenu… Je suis désolé.

- Quoi ? Mais où est-elle alors ? Demanda Karl, ne parvenant pas à comprendre. Où est-elle ?

- Elle est toujours là-bas Lieutenant, murmura le chevalier avec son air navré. Enfin… Elle est restée… Là-bas.

Une bouffée de rage submergea Karl lorsqu’il comprit, sans même s’en rendre compte, il attrapa son interlocuteur par la gorge à deux mains et submergé par la colère, le souleva du sol. Plusieurs soldats qui assistaient à l’échange se précipitèrent pour le faire lâcher prise, lui frappant les bras en tentant de le raisonner.

- Vous l’avez abandonné ! Rugit Karl en secouant le malheureux qui tentait de se débattre péniblement. Vous l’avez laissé là-bas !

- C’était le chaos, vous ne pouvez pas savoir comment c’était ! Lui cria un des hommes tentant de le ramener à la raison. Lâchez cet homme Lieutenant ! Il n’y est pour rien !

Karl reçut un coup au visage, certainement la hampe d’une lance, ce qui le fit relâcher son emprise sur le soldat et l’envoya à terre. Plusieurs tentèrent de le ceinturer mais il parvint à glisser entre leurs doigts en roulant au sol et se releva d’un bond malgré qu’il fût sonné. Titubant sur quelques mètres, il s’élança toujours en courant vers le camp où ces lâches avaient abandonné Cassandra.


Il devait être presque midi lorsqu’il foula du pied les ruines encore fumantes du campement. C’était comme s’il ne s’était jamais rendu dans cette vaste clairière. Karl put réaliser davantage à quel point elle s’étendait en longueur, formant un croissant de lune surmonté en son milieu par une petite élévation où trônait auparavant la tente de Stuart. Plus vers le sud s’étendaient auparavant le mess et les cuisines. Au nord, une petite écurie en bois solide, et à l’extrémité les latrines. Il chercha des yeux mais ne parvint plus à trouver la souche sur laquelle il s’asseyait pour observer le soleil se lever avec Cassandra. Car à présent, tout n’était plus que cendres, décombres fumants recouverts d’un manteau gris. Le ciel même était recouvert d’un nuage de suie ici, les rayons du soleil peinant à le traverser.
Karl s’avança dans ce désert noir et gris, enjambant débris et cadavres. Tout était calme, seuls ses pas qui faisaient craquer les cendres et le bois noircis par les flammes venaient rompre le silence. L’ennemi, qui qu’il fut, avait dû quitter les lieux sitôt les hommes de Stuart en fuite et les tentes incendiées : un raid parfaitement organisé.
Il promena son regard à la recherche d’un point de repère afin de trouver son chemin jusque l’infirmerie, mais rien n’était plus comme avant, les cimes des arbres autour de la clairière étaient calcinées et quelques fumées noires ici et là signalaient que d’autres parties de la forêt brûlaient encore. Karl voulut l’appeler, mais il n’avait plus de salive, plus de force pour crier. Il trainait ses pieds sur le terrain irrégulier, respirant péniblement à cause de l’épuisement et du chagrin. Un sanglot le fit frissonner mais il garda ses lèvres closes, il devait continuer. Il marchait, avançant au hasard, lorsqu’il trébucha pitoyablement sur une pierre au bord d’un tas de décombres de bois et de toiles brûlées plus grand que les autres. Il tomba la tête la première et se retrouva nez à nez avec une lance plantée pointe vers le bas dans le sol. S’en aidant pour se relever péniblement, il vit un bout de tissu, plaqué contre la hampe de la pique, ballotté par la brise. Un foulard de la couleur des champs de lavande… Celui de Cassandra… Déchiré et maculé de tâches sombres, du sang séché. Karl le saisit d’une main tremblante, et le pressa contre son visage, il puait la fumée, le sang et la mort. Il resta prostré là un moment, écoutant les battements de son propre cœur en tentant de se convaincre du contraire de ce que clamait haut et fort ce simple morceau de tissu ensanglanté et brûlé. Il eu beau l’appeler, implorer le ciel, il ne parvenait pas à chasser cette idée de sa tête… Que Cassandra était morte.

- Tiens tiens, qu’c’qu’on a là ? S’exclama une voix grave et moqueuse dans son dos.

- P’têt bien un d’ces ch’valiers qu’fait à l’guerre chez nous ! Répondit une autre voix plus aigue.

Karl tourna la tête vers les nouveaux venus, trois hommes vêtus de guenilles et une femme dans un état plus lamentable encore. Leurs visages constellés de crasse le dévisageaient d’un air moqueur, exhibant leurs dents pourries et ou absentes. Ils durent voir la détresse sur son visage car ils poussèrent tous en même temps des rires vulgaires et cruels, s’avançant vers lui en formant un demi-cercle comme des charognards autour d’une bête agonisante.

- C’est qu’on s’s’rait perdu m’sire ? Lança la femme qui restait légèrement à l’écart, une misérable créature, grande et maigre à la chevelure brune emmêlée, un tranchoir à la ceinture avec une collection de poignards rouillés. Qu’est-ce z’en dîtes les gars ?

- P’têt même qu’c’est un d’ceux qu’sont partis la queue entre l’jambes ! Ricana un autre, un énorme chauve tenant dans ses mains difformes une hache.

Les deux autres, un minus couvert de pustule armé d’un glaive et un barbu au teint jaunâtre tenant un simple bâton se mirent à rire de plus belle en continuant d’avancer.

- Qu’c’qu’on fait d’lui ? Demanda le gros chauve à la femme.

- A ton avis ? C’mme c’te autres qu’on a trouvé, répondit-elle d’un air sinistre. Tu m’l’égorges !

Le gros avança de son pas lourd en acquiesçant, un grand sourire jusqu’aux oreilles. Karl le regarda venir, toujours à genoux en serrant le foulard de Cassandra… Elle avait dit qu’ils en avaient trouvé d’autres ? Des survivants ? Qu’ils avaient tué ? Combien de ses camarades avaient-ils tué ? Alors qu’ils étaient blessés ? Après avoir échappé à l’enfer ? Et si Cassandra avait été de ceux-là ? Lentement, Karl enfonça le foulard dans le col de sa tunique, le fourrant sous son plastron de cuir. Sa main libre tâtonna discrètement le sol, et lorsque le chauve arriva à ses côtés en levant bien haut sa hache en rugissant, Karl bondit.

Brandissant la pierre sur laquelle il avait trébuché quelques secondes plus tôt, grosse comme tête d’enfant, il fracassa nez et dents du chauve d’un seul coup, lui faisant lâcher son arme et reculer de trois pas tandis que ses camarades restaient pétrifiés par la stupeur d’être face à une proie qui se défendait. Il attrapa le bandit blessé par le col et frappa à nouveau, la pierre réduisant en purée la pommette droite du visage du chauve bouffi, un autre coup emporta son œil droit qui vola en l’air dans une gerbe de sang, le quatrième fut d’une telle force qu’il enfonça son crâne de plusieurs centimètres et le cinquième le lui fracassa, envoyant gicler des morceaux de cervelles sur les camarades du mort.

- Qu’est-ce qu’vous attendez imbéciles ? Leur cria la femme. Tuez-le !

Gringalet et Barbu réagirent enfin en voyant le corps sans vie de Chauve s’effondrer aux pieds de Karl et sous les hurlements de la femme. Gringalet chargea en beuglant, tentant de lui ouvrir le ventre d’un coup de taille maladroit. Le Danois esquiva d’un pas en arrière, lâcha sa pierre pour mieux saisir à deux mains le bras armé de Gringalet, le tordant d’un mouvement brusque, lui cassant probablement les os de son avant bras et lui arrachant un hurlement pitoyable. Karl accompagna le bras de Gringalet pour lui faire plonger sa propre lame dans ses entrailles, tournant le glaive pour lui déchiqueter le ventre d’une torsion, faisant se déverser ses tripes sous ses pieds.
Barbu arriva avec son bâton et frappa Karl à l’épaule avant qu’il ne puisse l’éviter. Il tituba, reculant de quelques pas en arrière, mais le coup était faiblard, ces gars étaient malades et affamés, il n’aurait qu’un bleu. Derrière eux, Gringalet se tordait de douleur au sol, tentant de récupérer ses entrailles répandues autour de lui. Barbu chargea à nouveau, mais cette fois, Karl para l’attaque de son bras gauche, et attrapa la gorge de son adversaire de sa main droite, lui écrasant la trachée dans un étau implacable. Barbu tenta de se libérer en écartant les doigts de Karl, mais ce dernier lui attrapa la mâchoire de son autre main, d’un geste brusque, il lui brisa la nuque. Le corps de Barbu vint rejoindre celui de Chauve.

La femme avait assisté au spectacle sans bouger, sûrement abasourdie de voir son gang se faire mettre en pièces sous ses yeux. Lorsqu’elle vit le regard de Karl se tourner vers elle, la femme brandit son couperet d’un air menaçant, se mettant en position de combat, ses yeux fous criaient la peur, ses pieds s’agitaient frénétiquement, hésitant entre combat et fuite. Le Danois quant à lui avança d’un pas lent mais résolu. Arrachant du sol la pique sur laquelle il avait trouvé le bandeau de Cassandra, il acheva Gringalet en la lui plantant dans la gorge et retira l’arme aussitôt pour s’occuper de la femme. Le voyant approcher, enjambant les cadavres de ses compagnons, elle se mit à reculer, terrorisée. Puis, elle lança à terre sa lame et se prosterna à genoux.

- Grâce ! Implora-t-elle en levant ses mains vers le ciel en signe de soumission. Pitié Seigneur, j’m’soumets !

Karl s’arrêta face à elle, la regarda avec mépris. Cette garce lui suppliait de lui laisser la vie alors que de son propre aveu, elle avait fait exécuter ses camarades qui avaient survécu au carnage ici ?

- Pourquoi devrais-je épargner ta misérable existence ? Cria-il sur elle en lui plaquant la pointe ensanglantée de sa lance sous le menton pour la forcer à le regarder. Aurais-tu été clémente avec moi ? L’as-tu été avec mes camarades que tu as fais assassiner par tes hommes ?!

- Z’étaient pas m’hommes m’sire ! Jura-t-elle, les larmes aux yeux, sa voix et ses larmes hurlant sa terreur. J’étais leur prisonnière ! J’avais pas l’choix ! Les suivre et les laisser faire ou mourir m’sire !

-Tu leur donnais beaucoup d’ordres pour une prisonnière ! Siffla Karl entre ses dents, il n’était pas dupe.

- P’tié m’sire ! Gémit-elle. J’serai v’tre servante ! J’serai docile ! J’laverai vos vêtements ! J’sais chasser, cuisiner, recoudre ! J’réchauferai votre couche si vous l’souhaitez !

Les yeux de Karl s’écarquillèrent sous la rage. Elle lui proposait de devenir son amante ? Alors que le sang de Cassandra était peut-être sur ses mains ou celles de ses hommes ! Cette putain se foutait de lui, après avoir tenté de le tuer, elle marchandait sa vie et son corps dans l’espoir d’obtenir sa clémence. Elle lui donnait envie de vomir. Elle avait peut-être tué Cassandra… Et Dieu seul savait ce que ses hommes lui avaient fait avant de l’achever. Elle le voyait dans ses yeux, elle l’avait tué, elle les avait regardé faire, et après, elle l’avait égorgé avec son couperet. Prenant le silence de Karl comme un signe qu’il songeait à accepter son offre, la femme esquissa un sourire pitoyable. Et elle rit, songea-t-il, elle sait que je sais ce qu’elle a fait… Et elle rit.
Karl plongea sa lance dans la gorge de la femme en lui hurlant au visage. La femme le regarda avec stupeur, les mains toujours levées en signe de soumission, tremblantes, secouées par ses hoquets ponctués de bulles de sang qui éclataient entre ses lèvres. Karl tourna sa pique et la libéra, laissant se déverser un flot de sang de la blessure béante, la brigande s’effondrant lamentablement sur le côté en poussant un dernier râle désespéré.

Karl recula de quelques pas pour contempler son œuvre, les quatre corps séparés de quelques mètres de distance, entourés de mares de sang stagnantes. Et les ruines fumantes, toujours là. La mort encore plus présente à présent. Il n’y avait plus rien à espérer. Cassandra était morte, elle l’avait abandonné, rejeté comme un chien d’un coup de pied, pour mieux mourir ensuite, le laissant là, désemparé avec toute sa colère et sa tristesse. Il regarda le corps de la femme et s’imagina le visage de Cassandra à la place du sien, pâle comme la neige au lieu de la crasse, ses yeux bleus voilés en amandes au lieu de ces billes sombres injectées de sang… Ce visage qu’elle avait en le repoussant. Dans un accès de rage, il prit son élan et donna un coup de pied dans la face de la femme, lui écrasant le nez et lui arrachant les lèvres.

- Pourquoi t’as fais ça ? Hurla-t-il en s’adressant à Cassandra, frappant encore et encore. Pourquoi tu m’as fais ça ? Je t’… Merde !

Il frappa tant et si fort que le visage de la femme ne fut plus que sang et os brisés lorsqu’il cessa. Reprenant sa respiration, il essuya son visage couvert de sueur et de sang. Il devait reprendre ses esprits, recadrer ses pensées sur sa survie à présent. Il tourna la tête vers le Nord en tentant de se rappeler par quel chemin il devait passer pour trouver le second camp. Et il le vit. Un cavalier, le fixant à quelques mètres de lui. Stuart, une expression qu’il ne lui avait jamais vu auparavant sur le visage. Karl n’avait connu que de vue son père, Edouard de York, mais à cet instant, il crut voir la même sévérité, la même intensité dans les yeux gris de son jeune fils. Stuart resta muet, mais son expression parlait pour lui. Karl se mit en marche, tenant toujours la pique dont il s’était servi pour tuer la femme et Gringalet, passant à côté de Stuart sans lui décocher un regard, ne s’arrêtant brièvement et tournant à peine la tête pour lancer un « Quoi ? » agressif, n’invitant à aucune réponse, avant de reprendre sa route. Stuart le regarda partir vers le Nord, serrant poings et mâchoire puis talonna sa monture, partant dans la forêt, devançant Karl. Qu’avait-il vu ? Depuis quand le fixait-il ? Peu importe pensa-t-il. Quoi qu’il ait vu, il s’en fichait, il était un soldat, les soldats tuent… Et il tuerait encore… Oui... Il tuerait encore beaucoup.

- Je les tuerai tous Cassandra, promit-il à voix basse. Tous les responsables… Je les tuerai tous.

Il fixa le dos de Stuart qui disparaissait progressivement entre les arbres au loin, l’Anglais lui lança un dernier regard glacial avant de faire partir sa monture au galop… Si cet homme n’avait pas fomenté sa rébellion contre Rénald… Rien de tout ceci n’aurait eu lieu. Les doigts de Karl se crispèrent sur sa lance… Oui… Au fond, ils étaient tous responsables. Absolument tous.
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Le-Nain
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Sam 7 Avr - 16:22

Ca s'annonce difficile pour Karl... Lui fait pas faire trop de connerie quand même ! MrGreen
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*chaos*
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 8 Avr - 18:32

Bon et bien c'est officiel,le seul chevalier qui était encore un peu sain et devenu lui aussi un psychopathe MrGreen
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Le-Nain
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MessageSujet: Re: Amour aveugle   Dim 8 Avr - 19:03

Justement, faudrait pas que Skapty devienne un deuxième Gordon, ça ferait déjà vu... Qu'il déprime ok, qu'il s'engueule fortement avec Stuart voire Harper, pas de problème, qu'il soit plus féroce que jamais envers les soldats combattants pour Rénald, pourquoi pas, mais si ça tourne encore plus mal, je crains qu'il ne soit qu'une pale caricature de Gordon pendant un cours moment (qu'imaginer d'autre qu'une mort rapide pour Skapty s'il tente de s'en prendre tout seul à Stuart ???)... Mais bon, je me dis que Squall a bien une idée derrière la tête et qu'il sait ce qu'il fait MrGreen
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